Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

La couverture évoque l'inquiétude et la peur.

Est-il encore nécessaire de présenter RJ Ellory ? C’est un écrivain qui possède un don précieux, que peu possèdent, une ligne directe vers le cœur de ses lecteurs. Pour ce nouveau roman, « Une saison pour les ombres », l’écrivain quitte ses terres de prédilection, les États-Unis, pour placer son intrigue dans le nord-est du Canada, à Jasperville. Un personnage principal, Jack Devereaux qui a quitté sa famille et Jasperville à l’âge de 19 ans. Son frère Calvis en avait alors 12. Sa mère Elizabeth est décédée deux mois plus tôt. Sa sœur Juliette a mis fin à ses jours. Une famille brisée, dans laquelle, les silences et les ombres fantomatiques noient toute lumière. Une question de survie sans doute, un besoin d’auto- protection, une nécessité de se construire, ailleurs, dans un endroit vierge de toute pollution de mémoire. Il faut dire qu’en 1972, la petite ville a subi un vrai traumatisme. Outre le froid polaire, les vents glaciaux, les nuits qui n’en finissent pas durant huit mois, les autorités ont retrouvé le corps très abîmé d’une jeune adolescente. À n’en pas douter, il s’agit là de l’œuvre d’une bête sauvage. « Les organes aussi étaient déchiquetés, les uns éparpillés, les autres simplement exposés au jour. Elle avait été ouverte. Il n’y avait pas d’autre mot. Ouverte et vidée. » Lisette Roy victime d’un ours ou d’un loup devait être une victime isolée. Or, lorsque la terrible tragédie se reproduit quelque temps plus tard, la communauté de Jasperville plonge dans la terreur.

« Une saison pour les ombres » est un récit en deux temps, comme souvent dans l’œuvre d’Ellory. Le lecteur est à la fois plongé dans les souvenirs de Jack en 1972, mais également dans son présent, à Montréal en 2011. En effet, l’arrestation de son frère Calvis pour tentative de meurtre va obliger Jack à revenir à Jasperville. Et cette idée terrasse cet homme qui a mis tant d’acharnement à laisser le passé derrière lui. « La vérité, c’est que le pire arrive aux gens bien. Et le passé est un pays qui a sa langue à lui, une langue que la plupart apprennent à oublier. Les mots de cette langue sont comme des chansons apprises par cœur. Au moindre rappel, elles reviennent et la mélodie est aussi familière, aussi obsédante que jamais. » S’il y a une personne à sauver, ou une enquête à mener, l’essentiel de « Une saison pour les ombres » ne se trouve pas là. Comme dans d’autres livres de l’auteur, tels que « Seul le silence » ou « Papillon de nuit », il est d’abord question d’intériorité. D’intimité. De souvenirs douloureux qui ressurgissent. Et de la façon dont on fait la paix avec le passé. C’est sans doute là une des thématiques qui me touche le plus dans l’œuvre d’Ellory. L’homme, au sens général du terme, n’est ni bon ni mauvais. Il est. Dans toute son entièreté, avec ses failles et ses forces. L’enfance, les blessures d’enfance, les traumas de la jeune adolescence sont toujours présents dans ses romans, comme si, à travers ses héros, Ellory cherche à exorciser ses jeunes années. Cela nous fait un point commun, et non des moindres. L’adulte que l’on est émane de l’enfant qu’on a été, des drames que l’on a vécus, des émotions qui nous taraudent.

Le cheminement de Jack à travers son passé, pour tenter de sauver son frère, est crucial. Il ne le sait pas encore, mais il faut cesser de fuir, affronter les ombres, quitte à en crever. « Il commençait à comprendre que les fantômes étaient en lui et que, même s’il partait au bout du monde, ils l’attendraient encore. », car même le bout du monde n’offre pas la possibilité d’effacer ses souvenirs, et donc ses blessures intimes. Dans ce roman, c’est cette quête, qui m’a terriblement touchée. Il est parfois plus facile de vivre par l’intermédiaire d’un héros de fiction, un chemin que l’on devrait parcourir soi-même. Comme pour Jack, comme pour ces ombres qui nous traquent, la vie nous oblige parfois à affronter nos propres démons. « Il ne s’était échappé d’une prison que pour s’enfermer dans une autre, dans laquelle il vivrait où qu’il aille, même s’il partait au bout du monde. S’il voulait se libérer de tout ça, exorciser ce lieu, il devait affronter tout cela – ses actes, ses défauts, ses trahisons, ses fausses promesses, ses mensonges. »

Il y a un autre point que je souhaiterais aborder parce que je le trouve crucial et qu’il fait partie de « la patte » d’Ellory. Si Jack a son propre chemin à parcourir, ses propres plaies à panser, il ne peut pas le faire seul. Sa rédemption passe par les autres. Les autres, son frère Calvis, son ancienne petite amie, ceux qui ont été proches, et qui ont vécu des déchirements en même temps que lui, ne peuvent être ignorés. Le mal qui a été fait non plus. Chez Ellory, l’enfer ce n’est pas les autres. L’enfer est composé de moi AVEC les autres. Parce que les autres et moi sommes indissociables. Ainsi, réparer, demander pardon, fait partie intégrante du processus de guérison, et cela l’auteur le décortique de manière magistrale. « On fait tous des conneries, certains plus que les autres. Mais, tu sais, ce qui compte, ce n’est pas la façon dont les gens agissent. C’est la façon dont ils réagissent. » 

Un roman est souvent l’occasion de s’évader. Pour moi, cela a été très longtemps le cas. Aujourd’hui, grâce à des écrivains tels que Ellory, le roman devient une catharsis. Il m’amène à réfléchir sur moi-même, à me remettre en question, à analyser mes actions. En étant en totale empathie avec le personnage principal, je remue le passé et ses vieux démons. Parfois, c’est difficile. Mais ce n’est jamais futile. J’en retire toujours quelque chose, une émotion qui me touche, qu’elle apparaisse positive ou négative de prime abord. « La conscience est un pays intérieur. On a beau changer de décor, il y a toujours quelque chose qui vient vous rappeler ce que vous avez fait de pire dans votre vie. », parfois aussi ce que vous avez fait de mieux, si vous avez de la chance. Les années de maturité n’y sont sans doute pas étrangères, les lectures, les émotions, tout ce qui nous nourrit et nous aide à grandir. 

Vous l’aurez compris, Ellory fait partie de mes essentiels. Ses romans me touchent toujours viscéralement. « Une saison pour les ombres », très proche de « Seul le silence » qui est certainement mon préféré (je n’ai pas encore lu « Mauvaise étoile »), et d’une beauté sans faille. Sonatine lui a offert un bel écrin avec cette superbe couverture pour contenir des mots qui touchent l’âme et qui parviennent, après les ombres, à faire revenir la lumière. Comme je vous le disais en début de chronique, Ellory possède une ligne directe vers le cœur de ses lecteurs.

Interview d’Ellory faite par Yvan, blog EmOtionS

Ma chronique de SEUL LE SILENCE

Ma chronique de PAPILLON DE NUIT

LE CARNAVAL DES OMBRES, R.J Ellory – Sonatine, sortie le 3 juin 2021

LE JOUR OÙ KENNEDY N’EST PAS MORT, R.J Ellory – Sonatine, Sortie le 4 Juin 2020.

LE CHANT DE L’ASSASSIN, R.J Ellory – Sonatine, sortie le 23 mai 2019

9 réflexions sur “UNE SAISON POUR LES OMBRES, RJ ELLORY – Sonatine, sortie le 5 janvier 2023.

  1. laplumedelulu dit :

    Tu as bien trouvé la ligne directe du mien de cœur. Quelle chronique, Aude. Merci à toi ❤️

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci ❤️

      1. laplumedelulu dit :

        Je vais tâcher de me le procurer rapidement. Je lirai ta chronique à ma Maman, tout à l’heure. Je te dirai ce qu’elle en a dit.😘

  2. Yvan dit :

    Je pourrais te dire combien je trouve ta chronique juste et touchante. Mais les mots écrits par Ellory lui-même en commentaire de ton post Facebook résument mieux qu’aucun autre ce qu’apporte ton ressenti !

    1. Aude Bouquine dit :

      Ses mots m’ont énormément touchée, tu t’en doutes, mais les tiens aussi.

  3. laplumedelulu dit :

    Les kleenex sont fournis avec le livre ? Ou seulement pour vos commentaires ? Bravo Aude qu’elle a dit ma Mother. Elle a lu celle de ma Complice, celle d’ Yvan, celle également de ma Rebelle au cœur de guimauve et la tienne. Ben si avec ça, on ne tombe en pas en amour devant la plume de RJ. C’est qu’on est bouché à l’émeri. Bravo à vous. ❤️

  4. J’ai « seul le silence » dans ma PAL 😀

  5. Une magnifique chronique Aude, j’adore ta façon d’écrire ! Je n’ai toujours pas découvert l’oeuvre de Ellory, bien qu’on m’ait maintes fois conseillé ses romans. Je comptais commencer par « Seul le silence » mais en lisant ta chronique, je pense plutôt me prendre celui-ci.

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup Caroline. Tu peux y aller sans crainte, soit avec seul le silence, soit avec celui-ci pour le découvrir.

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