Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Demain les ombres de Noëlle Michel

« Demain les ombres » est un récit atypique, peuplé de personnages aux noms singuliers. Ils s’appellent Lune rousse, Neige, Azur, Cascade d’été, Pluie d’étoiles, Chat-Huant, Luciole ou encore Petit flocon. Leurs âges ne se comptent pas en années, mais en hivers. Ils évoquent souvent le souffle pour parler de la vie. Ils vivent sur un territoire dont les limites s’appellent les Confins. Ils chassent, ils cueillent, ils vivent dans la forêt qui leur donne le nécessaire pour survivre. Ils croient aux déesses, à leurs pouvoirs et à leurs légendes. Ils nous ressemblent, leur monde est un peu le nôtre et pourtant ils sont le résultat d’un projet mis sur pied par des scientifiques un peu fous. Le Centre qui regroupe ces scientifiques a eu l’idée de recréer l’homme de Néanderthal grâce à l’ADN. « De l’ADN d’anciens humains, qui ne seraient pas tout à fait humains. Ou plutôt, pas tout à fait sapiens. »

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Les gentils de Michaël Mention

Pour décrire « Les gentils », le nouveau roman de Michael Mention, j’ai envie d’utiliser cette citation de Charles Baudelaire. « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. » En effet, dans les 50 premières pages, je n’ai ressenti que de la douleur, une douleur si forte qu’elle m’a broyé les tripes. Il y a l’histoire que l’auteur présente ici, écrite avec des mots très précis, une rythmique singulière présente dans tous ses romans, et il y a les mots invisibles. Ceux qu’on devine, entre les lignes, ceux qui n’existent pas vraiment, mais qui jaillissent entre chaque ligne. La souffrance comme compagne ordinaire, comme moteur de chaque lever, comme somnifère de chaque coucher. J’ai toujours pensé qu’il y avait chez Mention une vraie dextérité, un art de dire les choses. Mais il possède également ce don de faire sentir à ses lecteurs ce qui n’est pas écrit, à lui faire ressentir l’acmé de ses émotions. Au commencement de « Les gentils », il y a tout ça. Le dit et le non-dit.

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Mon bilan lecture pour janvier 2023 est à découvrir ici. Comme les années précédentes, je vous fais un petit récapitulatif de mes lectures du mois accompagné de quelques mots pour les livres que je n’ai pas chroniqués, souvent par manque de temps. Janvier a été marqué par de belles découvertes littéraires grâce au « bouche à oreille » qui fonctionne toujours aussi bien avec d’autres amis blogueurs. En avant pour février ! Lire la suite

Les vallées closes de Mickaël Brun-Arnaud

L’ambiance des « vallées closes » est celle des campagnes, petit village où tout le monde se connaît, et où les ragots vont bon train. Mickaël Brun-Arnaud décrypte le drame social qui se joue dans ces petits bourgs de campagne où l’intolérance fait rage, où les cœurs sont verrouillés, et la parole est barricadée derrière les portes fermées à double tour. Ces vallées closes résonnent par leur silence, des âmes enfermées entre des montagnes, comme si elles ne pouvaient s’échapper, condamnées à errer parmi les murmures de ceux qui ne vous veulent pas du bien. 

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Thelma de Caroline Bouffault - Fugue

« Thelma » est un roman initiatique porté par une jeune fille au prénom éponyme. Lycéenne, un mètre soixante-treize, quarante-trois kilos, elle combat chaque jour un obscur tyran intérieur : l’Entraîneur. « Un despote éclairé, un entraîneur dur, mais juste œuvre à son avenir. » Qui est cette voix qui régit insidieusement toute sa vie ? Quand est-elle apparue, et surtout pourquoi ? Quelle est la cause de ce grand chambardement intérieur ? Thierry, le père de Thelma  a d’abord fait des recherches. Lorsque tout cela a commencé, Thelma  avait 14 ans. Elle allait bien, était joyeuse, travaillait bien à l’école. Il cherche désespérément le truc qui a dérapé. Car, « Thierry ressent le besoin viscéral d’identifier une cause, d’entrevoir, une explication. » Comme beaucoup d’hommes, Thierry, pense qu’une fois le problème identifié, il n’y a plus qu’à mettre en place un plan d’attaque pour le solutionner. Pour Cécilia, la mère de Thelma, les choses sont très différentes. Elle vit le « problème » de Thelma  de manière émotionnelle, comme si elle était responsable de l’état de sa fille. L’agacement, l’exaspération et parfois la fureur font partie de son quotidien. Le comportement de sa fille l’horripile, le regard des autres la terrasse. Pendant ce temps, l’Entraîneur continue son travail de sape sur le mental de Thelma : travail de sape pour un regard extérieur, force et maîtrise pour Thelma. 

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Entre Fauves version Audiolib

« Entre fauves » est un roman (ici la version Audiolib) qui confronte les points de vue et offre divers axes de réflexion sur le thème de la chasse. Des Pyrénées où Martin, garde d’un parc national, cherche à retrouver le seul ours mâle encore présent avant la réintroduction de femelles, aux confins de l’Afrique où la chasse des « big five » se monnaie à prix d’or, Colin Niel prend le parti de construire un roman choral dans lequel chaque voix a sa place, et où chacun défend « son bifteck ». Ce récit, loin d’être manichéen, amène le lecteur, tout en douceur et sans le brutaliser à revoir ses positions en se mettant à la place de l’Autre, qu’il soit chasseur, garde forestier, membre d’une tribu africaine, ou même lion ou ours. 

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Petites dents, grands crocs, Emilie Guillaumin - Harper Collins

Peut-on réellement être heureuse, lorsqu’on se sent obligée de faire quelque chose que l’on n’a pas envie de faire ? Il ne s’agit pas de ces petites choses sans importance qui plombent le quotidien, c’est bien plus sérieux. Sarah fait un enfant pour faire plaisir à son mari, parce qu’il le lui demande. Sarah, elle, n’a aucune envie d’être mère. C’est par amour (on pourrait développer ici la définition de l’amour, mais je pense que tout le monde sait à peu près à quoi je fais allusion) qu’elle décide d’accéder à ce souhait. Et, pour ne pas le perdre. Très vite, cet enfant la dévore avec ses « Petites dents, grands crocs ». « Passé les quelques heures d’éblouissement, qui ont malgré tout suivi l’accouchement, je suis devenue une carapace sans chair, recouverte de vêtements, sous laquelle il n’y aurait eu que du vent. » 

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L'enfant rivière de Isabelle Amonou, éditions Dalva

« L’enfant rivière » d’Isabelle Amonou est un roman dans la grande tradition des romans américains de nature writing. Et pourtant, Isabelle est née en 1966 à Morlaix. Cet ouvrage a vu le jour grâce à un séjour fait à Gatineau qui se situe à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Sortir du cadre de son quotidien, a, j’imagine, permis à l’auteur de s’immerger dans une autre culture, et d’apprivoiser un autre espace. Ce roman noir, parce qu’il s’agit bien ici d’un roman noir, se situe en 2030. La peinture de notre monde en 2030 est un condensé des difficultés que nous rencontrons déjà aujourd’hui, multiplié par 100, car les conditions de vie se sont considérablement dégradées. Le personnage principal de ce roman est la nature, le climat, l’environnement. Autour de ce personnage principal gravitent trois protagonistes qui racontent l’histoire. Il y a Zoé la mère, Tom le père, et Nathan le fils. Ce ne sont pas les seuls êtres humains que nous rencontrons dans ce récit. Les autres viennent principalement des États-Unis, cherchent asile au Canada, et sont parqués par les autorités canadiennes en Alaska. 

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Le chant du silence de Jérôme Loubry - Calmann-Lévy

« Le chant du silence » est un roman qui traite du retour d’un personnage sur les traces de son passé. Damien formait avec Oriane et Gustave un trio d’amis inséparables en 1995. Un drame a eu lieu cette année-là, qui a obligé Damien et sa mère à quitter définitivement la région. Le roman se déroule dans deux espaces-temps : 1995, sous forme de retours dans le passé, partie dans laquelle Jérôme Loubry nous raconte l’adolescence de ces trois protagonistes, et 2019 consacrée au retour de Damien sur les terres de son enfance, à cause du suicide de son père, qui s’est jeté du haut des falaises de la baie des veuves. Événement d’autant plus troublant, que ce suicide a lieu le jour anniversaire du crime, que le père est censé avoir commis… Damien va retrouver son amour de jeunesse, Oriane, qu’il a abandonné lors de son départ précipité avec sa mère. Il ne vient pas faire la paix avec la mémoire de son père, il vient cracher sur sa tombe. « Je suis débarrassé de toi, à présent. Et cette ville aussi, vieil alcoolique. Tu étais déjà un fantôme de ton vivant, dorénavant, tu n’es plus rien. » C’est lorsque Franck, ancien ami du père, rencontre Damien qu’il laisse entendre que la vérité n’est peut-être pas celle qu’il croit. « Mais tu es un homme à présent, et tu devrais envisager l’idée que cette ville, et toi également, vous vous soyez trompés depuis le début… »

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Pourquoi tu pleures ? Amélie Antoine, éditions le Muscadier

« Pourquoi tu pleures ? » septembre 2019

« Je pleure parce que mon cœur déborde. Parce que je me sens tellement heureuse que c’en est presque trop pour moi. Parce qu’aujourd’hui, c’est le plus beau jour de ma vie. »

« Pourquoi tu pleures ? » Juin 2022

« (…) depuis la naissance de ma fille il y a quatre mois, j’ai le sentiment de ne plus jamais pouvoir m’éteindre, de ne pouvoir désormais me contenter que d’un mode veille, bien insuffisant pour récupérer un peu d’énergie. »

« Qu’est-ce qui te prend, Lilas ? Pourquoi tu pleures ? Pourquoi tu pleures, encore ? »

Les larmes sont parfois synonymes de bonheur comme de détresse la plus absolue…

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Sorties littéraires de février 2023 ? C’est par ici que ça se passe. Comme chaque mois, je suis allée piocher ça et là des lectures qui m’attirent. Alors, j’ai pu en oublier, ne pas voir certaines sorties passer, inutile de me jeter des pierres😉. Cet article n’est pas figé, parfois je rajoute des titres en douce. Puisque nous sommes entre nous, confidences entre amis, je suis très très intriguée par : « Les gentils » de Michaël Mention, « La dernière maison avant les bois » de Catriona Ward, « Paradox Hotel » de Rob Hart. Pour les autres de cette liste, j’essaierai d’en lire un maximum. Février est encore un mois de cocooning, alors pourquoi se priver ?  Lire la suite

Mercy Street de Jennifer Haigh - Galllmeister

« Mercy Street » de Jennifer Haigh y porte bien son nom. Le roman explore les existences de certains habitants de Mercy Street. Le lecteur suit un personnage en particulier, Claudia, qui travaille dans une clinique. Cet endroit est sa seconde maison, c’est aussi là qu’elle peut exercer sa capacité à compatir : « Mercy », « Have mercy », ayez de la compassion et de la pitié envers moi. Cette clinique vient en aide à des femmes, dans des situations compliquées, de tout âge, de toute ethnie, des femmes qui se retrouvent enceintes, et qui ne se sentent pas prêtes à assumer une grossesse. Tous les jours devant cette clinique, une foule plus ou moins importante vient manifester sa désapprobation, quant aux activités que les soignantes exercent. « C’était à la patiente – quel que soit son état physique ou mental – de forcer le passage pour entrer. » Le récit n’est pas linéaire. Pour comprendre qui est Claudia, et pourquoi elle exerce ce métier, elle doit nous parler de son enfance et de son adolescence, vécues dans un mobile home avec une mère en grande difficulté financière.

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Le silence et la colère de Pierre Lemaitre - Calmann-Lévy

Dans « Le silence et la colère » de Pierre Lemaitre, nous retrouvons la famille Pelletier dont nous avions fait la connaissance dans le tome 1 « Le grand monde ». Pour mémoire, je rappelle que ce premier opus était consacré à l’histoire de la famille établie à Beyrouth, à la tête d’une savonnerie. Nous avions commencé à suivre leurs aventures par le prisme des quatre enfants, trois garçons et une fille. Je parlerai principalement de certains d’entre eux, que nous retrouvons donc dans « Le silence et la colère » : François toujours journaliste, Jean, dit Bouboule, marié à la formidable Geneviève, directeur de magasin, et Hélène, la petite dernière, pigiste. Dans le premier tome, nous nous situions après-guerre en 1948, étions confrontés à la guerre en Indochine, et plongés dans une tension sociale sans commune mesure. Pierre Lemaitre a placé cette grande saga familiale romanesque durant les 30 glorieuses, une période de fort remue-ménage à tous les niveaux. « Le silence et la colère » est un tome 2 très engagé, davantage que le premier. L’écrivain affirmait dans une récente interview qu’il était un homme en colère. Cela tombe fort bien, puisque je suis moi-même, une femme en colère. À la lecture de ce tome 2, je découvre avec effarement le destin des femmes face à leur corps dans une époque pas si lointaine. Dirigées par des hommes qui prennent toutes les décisions, même les plus intimes, la révolte gronde. Ce tome permet également de mettre en lumière le personnage d’Hélène, une femme, sœur de François et Jean, mais aussi de Geneviève, toujours aussi théâtrale. 

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Une saison pour les ombres de RJ Ellory - Sonatine

Est-il encore nécessaire de présenter RJ Ellory ? C’est un écrivain qui possède un don précieux, que peu possèdent, une ligne directe vers le cœur de ses lecteurs. Pour ce nouveau roman, « Une saison pour les ombres », l’écrivain quitte ses terres de prédilection, les États-Unis, pour placer son intrigue dans le nord-est du Canada, à Jasperville. Un personnage principal, Jack Devereaux qui a quitté sa famille et Jasperville à l’âge de 19 ans. Son frère Calvis en avait alors 12. Sa mère Elizabeth est décédée deux mois plus tôt. Sa sœur Juliette a mis fin à ses jours. Une famille brisée, dans laquelle, les silences et les ombres fantomatiques noient toute lumière. Une question de survie sans doute, un besoin d’auto- protection, une nécessité de se construire, ailleurs, dans un endroit vierge de toute pollution de mémoire. Il faut dire qu’en 1972, la petite ville a subi un vrai traumatisme. Outre le froid polaire, les vents glaciaux, les nuits qui n’en finissent pas durant huit mois, les autorités ont retrouvé le corps très abîmé d’une jeune adolescente. À n’en pas douter, il s’agit là de l’œuvre d’une bête sauvage. « Les organes aussi étaient déchiquetés, les uns éparpillés, les autres simplement exposés au jour. Elle avait été ouverte. Il n’y avait pas d’autre mot. Ouverte et vidée. » Lisette Roy victime d’un ours ou d’un loup devait être une victime isolée. Or, lorsque la terrible tragédie se reproduit quelque temps plus tard, la communauté de Jasperville plonge dans la terreur.

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Le roi-nu-pieds de François d'Epenoux - Anne Carrière

« Le roi-nu-pieds » est un roman qui décrypte une leçon de vie. Pas celle d’un adolescent en passe de devenir adulte, celle d’un adulte qui doit remettre l’essentiel au centre de son tout. Le récit de François d’Epenoux s’axe sur des relations père-fils qui ne parviennent plus à se comprendre. « Ce qui est tragique, Niels, c’est que tu prennes tout au sérieux à ce point. C’est là que, avec des gens comme toi, j’ai un problème sur la forme. Pourquoi toujours ces grands mots ? ces tirades toutes faites, sentencieuses, définitives ? Pourquoi ce look dégueu ? Ça vous rend plus crédibles ? On peut mener de très beaux combats avec une chemise propre, tu sais ? » Après un été dans la maison familiale durant lequel une terrible dispute éclate, le père excédé par ce fils qu’il ne reconnaît pas lui demande de débarrasser le plancher.L’injonction est violente, sans appel, irrémédiable. Des dissensions qui semblent insurmontables séparent le père et le fils : une façon différente de vivre et d’appréhender l’avenir créent un fossé de plus en plus infranchissable.

Le choc : et si tout ce en quoi je croyais devenait caduc ?

Deux années passent, années durant lesquelles le Covid change beaucoup de choses dans l’existence de chacun. Eric, le père perd son emploi, sa « vitrine sociale », sa raison d’être. « C’est à peine si vous n’y trouvez pas une sorte de confort : c’est douloureux mais c’est douillet d’aller mal. Vous êtes là, hébété, devant un robinet coupé. Celui de votre existence sur terre. Plus d’argent, plus d’amour, plus d’humour, plus d’estime de soi, plus de désir, ça sonne creux et rouillé. Ce n’est pas encore vraiment la mort–sinon, une mort sociale–, mais ce n’est plus vraiment la vie dans ce qu’elle a de palpitant, d’enthousiasmant, d’optimiste. C’est une vie par défaut. Une sorte de non -vie. » Les dettes s’accumulent. Il ne trouve plus de sens à son existence. Qui est-il en dehors de son travail ? Il décide alors de rejoindre son fils qui habite depuis plusieurs mois dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Les retrouvailles entre Eric et Niels se feront sur un terrain différent de celui de la maison familiale, sur les terres de Niels, ce qui oblige Eric à écouter, et tenter de comprendre son fils en le regardant vivre. Il va tâcher de renouer les liens avec cet enfant dont il ne comprend ni le mode de vie, ni les attentes, ni les espoirs.

Le roman se découpe en plusieurs parties. La première est consacrée au père, à son confort, bourgeois, à l’argent qu’il gagne, aux récriminations qu’il fait à son fils sur son mode de vie, aux critiques acerbes qu’il lui envoie verbalement, et aux mots de trop. La suite sera consacrée aux changements que le père va devoir mettre en place pour accepter son nouvel état de « chômeur ». Ce qui est très intéressant dans « Le roi-nu-pieds », c’est la source de la quête initiatique : celui qui apprend, qui progresse, qui évolue n’est pas le fils, c’est le père. Ici, c’est Niels qui donne une leçon de vie à Eric, et pas l’inverse. Eric doit apprendre à reconsidérer ce qu’il pensait être l’essentiel. Son mode de vie, son confort, sa belle voiture, les destinations de vacances prestigieuses, tous ces items qui prouvent à la société que l’on a réussi. Qu’est-ce que la réussite finalement ? À quel moment peut-on dire que l’on a réussi sa vie ? Le travail nous définit-il en tant que tel ? Et surtout, que/qui sommes-nous en dehors du travail ? Eric doit apprendre à exister par lui-même, et sortir du « Je travaille donc je suis. » 

Il est toujours temps de cesser d’être un con…

« Le roi-nu-pieds » est aussi un roman sur les relations père/ fils, et les antagonismes de génération entre deux hommes que plusieurs années séparent. L’éducation qu’Eric a reçue, puis transmise à Niels, est remise en question. Parce que le monde avance vite, et que les problématiques ne sont plus les mêmes. Niels est très préoccupé par l’écologie, la transition écologique, la surconsommation. Ses préoccupations n’étaient pas celles du père, c’est-à-dire celles de la génération précédente, d’où le fossé qui s’est creusé entre parent et enfant. Si vous avez des enfants, vous comprendrez sans doute de quoi je parle. Ils sont plus impliqués écologiquement parlant. Ils nous donnent des leçons. Ils critiquent l’héritage que nous avons laissé. Ils sont en colère face à notre désinvolture. Ils veulent nous sensibiliser à la fois à nos comportements passés mais aussi ceux à venir. C’est tout cela qui se joue dans le roman de François d’Epenoux. « Je n’en sais rien, Papa. À toi de voir. Moi, ma façon d’agir, c’est de ne pas agir. D’alléger mon poids sur la Terre. De vivre en creux. D’être neutre, presque invisible, inexistant. De croire à la solidarité et au partage, sans emmerder personne. Ça paraît naïf, je sais, ça fait grands discours… Mais ça ne coûte rien de rêver… »

Comme dans plusieurs de ses romans précédents, l’écrivain se penche à la fois sur les relations humaines, père/fils, grand-père/petit-fils, mais aussi sur des questionnements personnels. Chaque individu arrive à un moment de sa vie où il se pose des questions sur lui-même et sur le chemin parcouru. Parfois, à cause d’une insatisfaction chronique, ou d’une terrible perte, ou d’une rupture, ou d’un changement suffisamment important pour susciter la réflexion. Ici, Eric redécouvre les besoins primaires de la pyramide de Maslow, ne pas surconsommer, travailler la terre et profiter de ce qu’elle offre, se rendre compte qu’afficher des signes extérieurs de richesse ne rend pas heureux, que le travail même s’il est nécessaire ne le définit pas en tant qu’être humain. « Ce n’était pas seulement la faim qui faisait cet effet. C’était autre chose. Je retrouvais le goût, rien de moins, comme au premier jour du monde. Je me goinfrais de dessert, comme si, trop longtemps, j’en avais été privé. Je revenais à la vie dans ce qu’elle a de meilleur. Ainsi donc, dans la catastrophe annoncée, sur cette terre en perdition, il y avait encore de vraies tomates, de vraies courgettes, de vrais melons, mais aussi sûrement qu’ailleurs, il y avait la mer, toujours là malgré tout, et les arbres, et la beauté des choses, méritante, obstinée, désespérément optimiste. C’était fabuleux. » Enfin, et c’est ce que j’aime tout particulièrement dans les romans de François, il décortique la difficulté de communication entre les êtres : s’écouter, se comprendre, échanger, se réapprivoiser, reconstruire une relation qui a été fortement mise à mal par incompréhension ou à cause d’un événement précis n’est pas mission impossible. Les choses ne sont jamais perdues d’avance chez l’écrivain, les fossés peuvent se combler, les êtres changer, et les leçons s’apprendre à tout âge. 

Les romans de François d’Epenoux restent résolument optimistes. Il possède une foi inébranlable en l’homme qu’il juge capable de changer, car Eric change, et change en profondeur, comme s’il avait été aveugle toutes ces années, et que d’un seul coup, il recouvre la vue. « Ici, c’est un champ de roses à côté de Paris et de la façon avec laquelle on jette les gens comme des Kleenex quand on n’a plus besoin d’eux. Jusqu’à ce qu’ils aient envie de disparaître pour de bon. Quand je pense à ces dernières années, je les vois agrégées, grises, lourdes. Comme si j’avais eu les pieds pris dans un bloc de ciment. Entraîné par le fond…entraîné, malgré moi, sur une vie toute tracée, sans rien pouvoir y changer malgré tous mes désirs… Tu sais, ça me fait penser à ces gamins dans les manèges, qui tournent frénétiquement le volant de leur voiture, comme si ça servait à quelque chose… » C’est sans doute la grande différence entre l’optimisme de l’auteur, et mon pessimisme qui me fait penser à l’incapacité de l’homme à changer qui me fait tant aimer ses romans. Mais comme le dit si bien Niels, « ça ne coûte rien de rêver ». Alors, je rêve, en lisant les livres de François qui parle plus à mon cœur qu’à mon cerveau, qui sont plus enclins à me faire ressentir de belles émotions qu’analyser avec froideur le monde dans lequel je vis.

LES DÉSOSSÉS, François d’Epenoux – Anne Carrière, sortie le 9 octobre 2020.

LE PRESQUE, François d’Epenoux – Anne Carrière

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