Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Le roman commence par le monologue d’un homme au soir de sa vie.
Il se souvient….
Nous sommes en Géorgie, dans les années 30.
Joseph Vaughan perd son père à l’âge de 11 ans. Il se retrouve seul avec sa mère.
Son enfance est jalonnée par l’école où son institutrice, Mademoiselle Alexandra Webber prend le rôle de mentor en découvrant les dons du petit garçon pour l’écriture, mais aussi par les meurtres de petites filles, meurtres sanglants, obscènes et terrifiants de brutalité qui surviennent dans le comté puis dans les villes avoisinantes.
Joseph et quelques amis décident de créer un clan appelé les « Anges gardiens » qui se veut être le protecteur de toutes ces gamines menacées par un tueur en série.
Projet illusoire puisque les meurtres continuent et sont de plus en plus terrifiants.
La communauté toute entière, par peur de l’étranger, terrifiée par la seconde guerre mondiale dans laquelle les américains sont entrés de plein pied, voit dans un des leurs un coupable parfait. En mettant fin à ses jours, le coupable désigné assoit sa culpabilité, les meurtres s’arrêtent.
Joseph va expérimenter plusieurs drames dans sa vie : un drame personnel terrible dont je ne vous dirai rien et l’état de santé qui se dégrade de sa mère.
Il décide donc de déménager à New York, ville gigantesque dans laquelle il a toujours rêvé de vivre pour enfin avoir à portée de main la culture, un niveau intellectuel supérieur à ce qu’il connaît et les possibilités qui l’aideront à évoluer.
Sauf que… La ville ne lui apporte pas que des satisfactions. Même si les rencontres qu’il y fait sont primordiales à son évolution, un autre drame effroyable va avoir des conséquences tragiques sur sa vie. Parallèlement, il découvrira que les meurtres de petites filles perdurent et que le coupable court donc toujours.
De ce drame, naitra quelque chose de sublime, un aboutissement, une révélation.

Tout d’abord, j’aimerai préciser que le titre original de ce roman est
« A quiet belief in Angels« .
Seul le silence n’est pas une traduction adaptée lorsqu’on a lu ce livre.
Il n’évoque pas « les Anges gardiens » omniprésents dans la première partie du roman, ni le titre du livre édité dans la seconde partie.

Incontestablement, nous sommes ici en face d’un roman noir et non d’un thriller.
Oui, il y a bien un tueur en série, oui il y a bien une enquête pour découvrir son identité, mais l’essentiel ne réside pas là.
Joseph est un héros qui s’en prend plein la gueule, je ne peux pas l’écrire autrement.
C’est d’ailleurs terrifiant de se dire qu’un être humain peut encore parvenir à se relever en ayant pris autant de coups.

Sauf que, R.J Ellory se sert de cette souffrance, de cette douleur pour sublimer son écriture.
Il entrelace des moments d’espérance qui s’approchent de la perfection du bonheur au sens philosophique du terme, et des moments d’une noirceur de puits sans fond où mettre fin à ses jours serait la seule option encore envisageable.

Parce qu’il faut absolument parler de la puissance de son écriture !!
Quelle écriture !
Pour être tout à fait honnête, en débutant la lecture, j’ai eu un peu peur.
Dans les premières pages, nombreux étaient les mots à chercher dans le dictionnaire, mots que je n’avais jamais entendus de ma vie.
Le langage est soutenu, comme une volonté d’expliciter parfaitement, en employant les bons termes, des idées précises, pour que le lecteur entre véritablement dans l’esprit des personnages avec une justesse qui ne prête aucun doute sur ce qu’il souhaite transmettre d’émotions.
Ses phrases sont longues, précises, travaillées, riches en vocabulaire vous l’aurez compris, et tellement poétiques, notamment lorsqu’ il décrit la nature, le décor ou l’exaltation de ses personnages.
Ses digressions lors des retours dans le passé, pour appuyer un propos ou apporter un éclairage nouveau sur un personnage ou un fait, sont de toute beauté.
Il plonge le lecteur avec brio dans le moi profond de Joseph avec une grande finesse d’analyse, l’envoûtant dans un tourbillon d’émotions profondes et vraies, faisant souffler le chaud puis le froid, pour développer avec plus de justesse encore le large panel des émotions humaines.
Nous ne sommes pas dans un thriller à péripéties, où l’on trouve une action par page.
Ici, nous sommes dans le domaine de l’intime, dans l’introspection, presque dans le peau à peau, entre le lecteur et Joseph. C’est extrêmement troublant comme sensation et c’est la première fois que je le ressens avec autant de force.
Son écriture vous ensorcèle tellement que vous avez parfois envie d’arrêter la lecture parce qu’elle est trop dure dans ce qu’elle fait vivre aux personnages mais vous ne pouvez pas parce qu’il a réussi à vous happer, à vous hameçonner, à vous prendre dans ses filets tant et si bien que continuer est le seul choix possible.
C’est un raconteur d’histoire, qui prend son temps en peignant le dureté d’un destin, en parvenant à faire apparaitre une ultime substantifique moelle : le but d’une vie, résoudre une équation, s’affranchir d’une promesse faite, livrer au monde un témoignage.

L’écriture est résolument à consonance américaine. Pas vraiment étonnant puisque dans une partie de sa vie passée à l’orphelinat, R.J Ellory découvre Truman Capote (dont le livre lui est d’ailleurs dédié), Harper Lee, Ernest Hemingway, William Faulkner.
Artiste aux multiples talents : il joue de la trompette, fait des études d’arts et se passionne pour la photographie.
Aujourd’hui encore, je suis souvent admirative devant les clichés qu’il poste sur sa page Facebook, photos de toute beauté dans lesquelles on sent toujours l’oeil avisé du photographe et les émotions incroyables qu’elles provoquent en moi en tout cas, d’ambiance feutrée, d’esprit apaisé ou au contraire d’une atmosphère terriblement inquiétante.
Comme son écriture, sa photographie démontre une sensibilité extrême à ce qui l’entoure.
Il fait également partie d’un groupe, les Whiskeys Poets dont le dernier album « Low Country » a des résonances singulières.
Tous les éléments sont réunis pour que ses livres deviennent des films tant la conscience de ce qui l’entoure est forte, en plus du texte et des mots qui semblent primordiaux à ses yeux, l’environnement dans lequel il est plongé semble nécessaire, voir vital à son oeuvre.
Ici, le contexte historique, la seconde guerre mondiale à laquelle les Etats-Unis finissent par prendre part, constitue le socle d’une histoire qui révèle une frange de la nature humaine, celle de la peur de l’Autre : un américain ne pourrait commettre ces meurtres, seul un étranger en serait capable !

Les thèmes abordés sont multiples. Je n’en aborderai que quelque-uns qui m’ont marqués parce qu’omniprésents :

La vie :
« Et lorsqu’on nous en donne une, nous en souhaitons deux, ou trois, ou plus, oubliant si facilement que celle que nous avions a été gaspillée. »

La mort :
« La Mort vint ce jour-là. Appliquée, méthodique, indifférente aux us et aux coutumes ; ne respectant ni la Pâque, ni la Noël, ni aucune célébration ou tradition. La Mort vint, froide et insensible, pour prélever l’impôt de la vie, le prix à payer pour respirer. Et lorsqu’Elle vint je me tenais dans la cour sur la terre sèche parmi les mauvaises herbes, le mouron blanc et les gaulthéries. »

La lecture et l’écriture :
« Tu veux écrire, alors écris, mais rappelle-toi toujours d’écrire la vérité telle que tu la vois, et non comme les autres veulent qu’on la voie. »
« Ecrire peut servir à exorciser la peur et la haine ; ça peut être un moyen de surmonter les préjugés et la douleur. Au moins, si tu sais écrire, tu as une chance de t’exprimer… Tu peux offrir tes pensées au monde, et même si personne ne les lit ou ne les comprend, elles ne sont plus piégées au fond de toi. Si tu les gardes… si tu les gardes en toi (…), un jour tu risques d’exploser. »

L’enfance :
« Ce que nous nous rappelons de notre enfance nous nous le rappelons pour toujours – fantômes permanents, estampés, écrits, imprimés, éternellement vus. » Cynthia Ozic

Les relations entre les êtres sont spécialement étoffées. J’ai particulièrement aimé cette relation incroyable avec sa mère, si lucide, si pleine de philosophie de la vie, si clairvoyante, dont l’humour parfois grinçant, toujours décent fait de son personnage un être d’exception.
« Crois-moi, Joseph Vaughan, toute Américaine vivant en Géorgie qui a entendu parler d’Adolf Hitler et de la guerre en Europe, je te dirai que cette femme est une personne cultivée et intelligente. »
De même, les liens qui unissent Joseph à ses mentors, d’abord son institutrice, puis, plus tard, Hennessy sont bouleversantes de sincérité et d’authenticité.  C’est grâce aux autres aussi qu’un être peut se construire.

Ce roman noir est au fond le chemin d’une vie, l’introspection nécessaire et l’analyse de ce qu’un être peut vivre tout au long de sa construction pour aboutir à ce qu’il est, à la fin.
Ne cherchez pas ici les motivations du tueur dont vous connaitrez l’identité en fin de roman, ce n’est pas le plus important et finalement tout sauf nécessaire.

J.R Ellory à Saint-Maur en poche, interviewé par Yvan Fauth.

 

 

Une réflexion sur “SEUL LE SILENCE, R.J Ellory – Sonatine

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