Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Daniel Ford est dans le couloir de la mort. Il attend son exécution. Comme la procédure le lui permet, un prêtre lui rend régulièrement visite pour discuter. Au gré de ces conversations avec John Rousseau, Daniel se souvient : de la naissance de son amitié avec Nathan, de l’émergence des premiers émois amoureux, des évènements joyeux et tragiques qui ont jalonnés sa vie. Au milieu du tumulte historique qui commence en 1961 par l’élection de Kennedy, des conflits ségrégationnistes, de la guerre du Vietnam, Daniel voit ses souvenirs affluer. Le roman commence en 1982, Daniel a 36 ans, mais c’est bien en 1952 que nous sommes plongés, date à laquelle Daniel rencontre Nathan, petit garçon noir au rire communicatif. Entre passé et présent, les émotions ressurgissent, intactes.

Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur ce livre. « Papillon de nuit » est le premier ouvrage de RJ Ellory publié aux éditions Sonatine. Il est assez enivrant de découvrir la patte de l’auteur à ses débuts, alors que j’ai achevé il y a peu de temps, son dernier ouvrage « Le chant de l’assassin ». J’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez lui : l’atmosphère noire, des personnages denses, des réflexions intimes sur l’Humanité et le sens de la vie, des sujets polémiques concernant l’Histoire américaine.

Je referme ce livre avec beaucoup de nostalgie, je laisse Danny et Nathan exister à travers les lignes, même d’un livre fermé, car dans ma tête ils vivent toujours, comme Evan Riggs ou Henri Quinn. Cette lecture a suivi celle de l’excellent « Replay » qui m’avait apportée tant d’émotions. Celui-ci est fait dans la même veine, du même bois : de l’émotion à l’état brut.

Ma fille aînée me demandait hier si je n’avais pas l’impression de vivre une vie par procuration en étant sans cesse plongée dans un livre narrant la vie des autres.  Il y a peu d’auteurs capables de vous emporter à la fois dans un récit, mais aussi au fond de vous-même, tout au fond, là où sont terrées vos émotions, vos rages, vos joies. RJ Ellory est un magicien, un magicien doué avec les mots qu’il manie par le biais de phrases longues, percutantes, où la poésie virevolte à chaque page, simplement en parlant du destin d’un homme, d’une nation, de l’humanité au sens large. Son écriture vous emporte par delà le tangible, au-delà des mots que vous pourriez utiliser pour qualifier son œuvre. Il vous laisse sans voix, mais avec tellement de béatitude, tellement de citations qui font sens, tant d’idées déclenchant la réflexion sur la condition humaine, la vie, l’absurdité de certains choix, l’honneur, l’amitié, la parole donnée, la différence, la cruauté.

Je réitère mon amour inconditionnel pour cet écrivain britannique qui n’a pas son pareil pour vous entraîner sur les chemins de l’histoire américaine avec passion, et lucidité. Il dit de lui qu’il veut « écrire des histoires qui ont un effet sur les gens ». Il est, sans conteste, une voix de la littérature noire qui résonne dans votre tête longtemps après le livre refermé, et laisse dans votre cœur une plaie béante. J’ai souri en lisant les remerciements à la fin du roman : « À tous ceux qui ont cru que je ne vaudrais jamais rien. » Joli pied de nez à la vie, à ceux qui ont le cœur aussi noir que celui du gardien de prison West, à tous ceux qui par leurs mots ont tenté de détruire un être en construction.

J’aime son regard sur l’histoire américaine : il est sans concession et d’une grande lucidité. Les années 60 sont une période de prédilection pour l’auteur et souvent je me demande si, en enlevant les dates dans ses romans, les faits d’hier ne pourraient pas s’appliquer à ce qui se passe dans le pays aujourd’hui. Je vis en Californie, mais avant cela, j’habitais près de Detroit, Michigan où les problèmes de couleur de peau étaient toujours extrêmement présents. Certes, les noirs ne sont plus parqués au fond des bus, et pourtant, le racisme ordinaire est toujours d’actualité. J’ai retrouvé dans cette citation,   « Je crois qu’elle venait du genre de milieu où elle pouvait obtenir à peu près tout ce qu’elle voulait sans trop d’efforts. Quand vous vivez comme ça quelque temps, je crois que les choses commencent à perdre leur valeur. Les relations aussi. Je suppose que si vous avez de l’argent, il a toujours des gens qui font la queue pour être votre meilleur ami. », tout ce que j’ai vécu en Californie qui résume si parfaitement mon désir profond de partir. Ce drapeau qui affiche ses étoiles comme un étendard de pléthores possibles cache sa crasse sous le tapis.

Je ne suis pas croyante. Et pourtant, les interrogations de RJ Ellory sur l’existence de Dieu me touchent. Le doute, prégnant « J’ai cherché Dieu, là-haut. Je ne l’ai pas vu. Je me suis dit qu’il avait mieux à faire. » se mélange sans cesse à la certitude « Je crois au karma. Je crois que Dieu existe. »

Ses personnages sont d’une profondeur incomparable. Ici, Daniel a lui aussi « plus de souvenirs que s’il avait mille ans. » L’introspection sincère, perspicace de sa propre vie est vibrante. Les êtres qu’il côtoie, cette amitié indéfectible avec Nathan, ou cette tendresse presque maternelle avec Eve Chantry engendrent sa propre construction. On ne grandit qu’au contact des autres parfois dans la fureur et dans le bruit, parfois dans l’amitié ou l’amour. Cette compassion qu’Ellory possède pour le genre humain, cette propension à accepter les forces et les faiblesses, les actes justes et les injustices, font de ses romans des œuvres humanistes. L’opposition des gardiens Timmons et West en est une magnifique démonstration.

Enfin, il a le don de me laisser hagarde, les yeux dans le vague, à juste lire certaines phrases qui me remuent les tripes. « La vérité est ce qu’elle est, tu es ce que tu es, et même si ton point de vue peut changer, même si tu as peut-être une perspective nouvelle sur quelque chose, ton cœur, et ce en quoi tu crois et qui tu es au fond de toi seront toujours toi…et du dois écouter ce cœur, tu dois croire que ce que tu as fait est juste, et qu’importe ce que peuvent dire, penser ou faire les autres, tu dois avoir foi dans tes décisions. » Puis plus loin, « Je me demande ce qu’est la vie, ce qu’elle signifie. Peut-Être n’est-elle rien de plus qu’une histoire, une voix chaque fois différente et rare, racontée avec une voix propre. »

Quand je lis Ellory, je sens toujours l’homme et ses valeurs en premier. Puis vient l’écrivain. Il n’a pas son pareil pour brosser l’enfance, l’amitié, et l’amour. Son écriture est tripale. Quand il vous emmène dans les couloirs du couloir de la mort, c’est comme si vous y étiez. Quand il oblige un personnage à l’introspection, il déterre la substantifique moelle de son destin « Le recul — notre conseiller le plus cruel et le plus perspicace — vacillait dans le rétroviseur de mon esprit. »

Nous sommes tous des papillons de nuit « attirés par la lumière, car nous voulons être vus, nous voulons que notre propre beauté magique soit reconnue ». Nous sommes des êtres de contradictions. Nous sommes des êtres de lumière et d’ombre et RJ Ellory pose toujours sur nous son regard bienveillant.

 

14 réflexions sur “PAPILLON DE NUIT, R.J Ellory – Le livre de poche, sortie le 1 février 2017

  1. Yvan dit :

    Ce livre est magnifique. Premier roman mais l’un de mes préférés sans aucun doute.
    S’il y en a qui résistent encore à ta chronique, c’est qu’ils ne sont pas fait pour lire du roman noir, ni s’intéresser à l’âme humaine

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Je me sens un peu orpheline ce soir d’avoir refermé ce bijou…

      Aimé par 1 personne

      1. Yvan dit :

        que te reste t-il à lire de Ellory ? As-tu lu Mauvaise étoile ? (je ne me souviens plus)

        J'aime

      2. Aude Bouquine dit :

        Non pas lu
        J’y ai bien pensé en vrai mais je vais attendre un peu je crois
        C’est le prochain à lire pour toi ?

        Aimé par 1 personne

      3. Yvan dit :

        Oui attends un peu, lis autre chose. Mais n’attends pas trop longtemps ;-). Ou alors passe à un autre genre de romans noir made in Ellory comme « Les assassins » par exemple (autre ambiance, mais tellement bon roman). Mais oui, Mauvaise étoile reste mon préféré, je ne saurais te dire pourquoi précisément

        Aimé par 1 personne

      4. Aude Bouquine dit :

        Ok merci pour le conseil
        Je le rajoute dans ma valise 😉

        Aimé par 1 personne

  2. Je l’ai lu et je l’ai trouvé magnifique ce livre. Ce qu’il dit sur les sentiments humains est toujours passionnant. Son dernier livre m’a beaucoup plu aussi. Je suis un inconditionnel et pour moi c’est le plus doué 😉 merci Aude pour ce beau partage 😊

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Il a tous les talents !! Il me bouleverse à chaque fois. Ce livre est d’une puissance !! Et alors la fin… est magistrale.

      Aimé par 1 personne

      1. Tu sais si tu me demandes un auteur avec qui j’aimerais échanger, un jour, c’est bien lui : Ellory. Oui la fin est incroyable et son propos d’une intelligence rare. J’ai eu du mal à croire que c’était son premier roman !!

        Aimé par 1 personne

      2. Aude Bouquine dit :

        Déjà rencontré 2 fois 😉
        Je sais, j’ai de la chance !

        Aimé par 1 personne

      3. Aude Bouquine dit :

        Je l’ai même traduit dans une interview 😉

        Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :