Pour définir « Theo », je voudrais rappeler la définition du mot « bonté » : qualité morale qui porte à être bon pour les autres, à faire le bien. Si vous voulez savoir ce qu’est la bonté, au sens strict du terme, la vraie, qui ne demande rien en échange, celle qui se fait si rare actuellement, je vous recommande fortement de découvrir « Theo », un vieux monsieur de quatre-vingt-six ans.
Il arrive dans la ville de Golden, dans l’État de Georgie, un matin de printemps. Personne ne sait d’où il vient, ne connaît son nom de famille, ni pourquoi il s’installe là.
Lorsqu’il se rend au café du coin, Le Calice, il découvre sur les murs quatre-vingt-douze portraits, tous exécutés au crayon, dessinés par le même artiste local prénommé Asher. Tous ces visages représentent des habitants de Golden.
« Theo » est subjugué par tant de maîtrise et décide de les acheter un par un, pour les remettre entre les mains de leurs véritables propriétaires. En échange, il demande une seule chose : qu’ils lui racontent leur histoire lors d’un rendez-vous sur un banc à côté d’une fontaine.
La tâche est ardue, car il faut retrouver le nom complet de chaque personne, son adresse afin de lui envoyer une lettre pour proposer un rendez-vous.
Pour ce faire, il est aidé par Monsieur Ponder, courtier et expert-conseil, et son assistante, Mademoiselle Gidley.
Ainsi, portrait après portrait, « Theo » fait la connaissance des habitants de Golden. À travers ses discussions avec chacun, durant lesquelles une histoire personnelle est racontée, une amitié naît. Car « Theo » est un homme qui écoute vraiment. Il possède cette qualité qui vous fait vous sentir important et vous fait comprendre à quel point vous comptez. Par ce biais, il crée du lien. Se succèdent sur le banc des confidences, Ellen, une sans-abri, un vétéran du Vietnam, patron de la seule librairie de la ville, un gardien d’immeuble dont la fille est à l’hôpital, un violoncelliste, et beaucoup d’autres. Ces vies ordinaires, marquées par le deuil, le regret, l’espoir ou encore la persévérance, sont désormais vues, entendues et confiées.
Cependant, et malgré de multiples tentatives de tous, personne ne sait qui est réellement « Theo ». À chaque question, il botte en touche. Il n’est jamais question de lui, de sa vie, de ses regrets ou de ses succès. Seul « L’Autre » compte.
Ce roman a été écrit par Allen Levi à l’âge de soixante-dix ans. C’est son premier roman. On peut aisément dire qu’il a passé une cinquantaine d’années à observer ses congénères et qu’il a rédigé LE roman qu’il aurait aimé lire, et qui met en lumière des valeurs comme le « savoir-être », et un véritable sens du « vivre ensemble », cette chose que nous ne savons plus faire.
D’abord, ce que « Theo » fait en réalité, ce n’est pas juste donner des portraits. Il donne à chaque habitant le sentiment d’exister aux yeux d’un autre. Il lui permet d’être vu. On peut être entouré de gens, avoir des dizaines d’amis, des milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, et ne jamais être vu, se sentir profondément invisible. Combien de personnes ont passé des années dans la même entreprise, le même immeuble, ou dans la même famille, sans que jamais personne ne prenne le temps de les connaître ?
« Theo » écoute pour comprendre, parce qu’il s’intéresse vraiment aux gens. Cette qualité d’attention, si simple en apparence, est devenue extraordinaire dans notre monde autocentré. Et cette écoute est gratuite !
Dans une société où tout se troque, où chaque geste a sa contrepartie implicite, un homme qui écoute sans rien demander en échange semble presque suspect. Un comble ! Et pourtant, portrait après portrait, « Theo » regarde chaque habitant comme s’il était le plus important du monde. Quelle sensation merveilleuse, quand on ressent si souvent ce sentiment de n’être ni écoutée ni entendue. Par opposition au caractère de « Theo », ce roman dit énormément sur notre époque. Nous avons construit des sociétés d’une visibilité sans précédent et d’une invisibilité tout aussi sans précédent. On se montre partout et on ne se voit plus nulle part. « Theo » est l’antidote à cette société-là.
Ce qui m’amène au point suivant : la générosité sans contrepartie. Chaque lettre reçue suscite de la méfiance. Que veut donc réellement ce vieux monsieur ? Dans notre époque, cette suspicion est parfaitement rationnelle. Nous avons intégré l’idée que toute générosité cache un intérêt, et un acte de bonté nous déstabilise souvent davantage qu’une mauvaise nouvelle. Nous sommes devenus ainsi : méfiants par réflexe, cyniques par protection. Ce n’est pas sans raison, car le monde dans lequel nous vivons justifie largement cette méfiance. La gentillesse apparaît comme une stratégie, la bienveillance cache forcément un agenda.
Mais « Theo », lui, donne sans rien attendre. Il ne cherche même pas à être remercié, encore moins à être aimé. Dans notre époque où le « personal branding » est permanent, où chaque geste généreux cherche ses témoins numériques, « Theo » est l’antithèse absolue. La vraie charité, c’est de viser le bonheur de celui qui reçoit, et non de glorifier celui qui donne.
Ainsi, les portraits sont le point d’entrée vers l’Autre. Les portraits d’Asher demandent de l’attention, une présence prolongée face au modèle. À travers chaque dessin, « Theo » passe du temps à comprendre ce que dit le visage de chacun. Avant lui, Asher, l’artiste de Golden, a passé des années à faire exactement la même chose : s’accorder suffisamment de temps pour lire ce qui se cache réellement derrière chaque regard. Chaque portrait devient une œuvre d’art, et pourtant, personne n’avait pensé avant « Theo » à le restituer à son modèle afin qu’il puisse méditer sur ce qui avait été capturé de lui. En achetant les portraits pour les restituer à leurs propriétaires respectifs, « Theo » montre que chaque être humain mérite d’être vu.
Dans notre société de l’image, ce message devrait sembler évident. Il ne l’est pas. Nous vivons à une époque où chacun se photographie en permanence, où les selfies se comptent par milliards, et où l’image de soi est devenue une véritable industrie. Et pourtant, paradoxalement, jamais les gens ne se sont sentis aussi peu vus. Il existe une différence fondamentale entre se montrer et être regardé. Il est grand temps de le comprendre. Car, l’important est de laisser entrevoir ce qui se cache derrière ses yeux. Asher dessine pour dire « vous existez », et « Theo » restitue pour dire « regardez-vous vraiment ». Chaque habitant se découvre d’abord dans les yeux de quelqu’un qui l’a vraiment regardé, et cela change la perception qu’il a de lui-même.
Grâce à « Theo », plusieurs individualités deviennent une communauté. Ce n’est pas « Theo » qui change la ville de Golden. C’est Golden qui se révèle à elle-même. Des liens étaient possibles avant son arrivée, mais personne ne s’était jamais donné la peine de les créer.
Dans nos sociétés contemporaines, nous vivons côte à côte sans nous connaître. Nous partageons des espaces avec des gens dont nous ne savons strictement rien. Et, force est de constater que nous avons remplacé la communauté par la connectivité, et les liens réels par les liens numériques. Et nous nous étonnons ensuite de nous sentir seuls… Portrait après portrait, la communauté de Golden prend vie. Les habitants se parlent, se regardent et s’écoutent. Le réseau invisible de petits actes quotidiens se propage, et la bienveillance se répand.
Mais attention, « Theo » n’est pas un saint, il porte sa propre peine et il n’est pas décrit comme un personnage lisse ou parfait. Loin de là… Mais cela, je vous laisse le découvrir.
« Theo » s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et est resté quinze semaines sur la liste des bestsellers du New York Times. On continue à se le transmettre outre-Atlantique. Pourquoi ? Parce qu’il reflète un symptôme. Dans une époque marquée par la division, la brutalité ordinaire, la défiance généralisée, les gens ont eu soif de ce que « Theo » incarne. Ce roman est une réponse douce à une cruauté omniprésente.
Pourtant, ce livre ne prétend pas que le monde est exempt de tristesse. Il lui donne sa juste place, et « Theo » lui-même la porte. Mais cette tristesse s’est transformée en capacité à aimer.
« Mon expertise en tristesse a été durement gagnée. Mais je trouve de plus en plus que c’est un cadeau. Vivre avec la tristesse, l’accepter, c’est plus facile que d’essayer de faire comme si elle n’était pas là. C’est un autre des grands mystères de la vie : la tristesse et la joie peuvent coexister, elles sont incroyablement compatibles. Et je me demande d’ailleurs si, de ce côté du paradis, l’une peut exister pleinement sans l’autre. »
« Theo » trouve aussi un écho face au lien social brisé, à l’absence de dialogue malgré des débats incessants et stériles. « Theo » dit que la bonté est encore possible, que la générosité désintéressée l’est aussi, et surtout, il répond à un besoin profond et vital d’altruisme, d’entraide et de don de soi.
En écrivant ces lignes, je pense à mes ami.e.s. Quel précieux cadeau que de vous avoir dans ma vie, et quelle chance d’être entourée de gens aussi profondément bienveillants.
« Theo » vous attend sur son banc, ne ratez pas ce rendez-vous.
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Traduction : Sophie Aslanides
Titre original : Theo of Golden
Éditeur : JC Lattès
Sortie : 6 mai 2026
380 pages, 22,90 euros
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Philippe Spiteri, 12h52 d’écoute.
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Tu me tentes fortement ! 😉
Que tu m’as donné envie de lire ce livre, mon amie !
J’espère 🤞 que vas l’aimer autant que moi ♥️
❤️
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Je l’avoue, j’ai beaucoup d’attentes envers ce roman, car je sens qu’il pourrait me transporter, faire partie de mes meilleures lectures de l’année. Parce que ce roman, c’est tout ce que j’aime et je suis déjà émue par le personnage rien qu’en lisant ta très belle chronique.
Ce livre va te redonner du baume au cœur ♥️
J’en suis persuadée