Le 24 octobre 1975, 90 % des femmes islandaises ont cessé toute activité. Le pays s’est littéralement arrêté. Plus d’activités professionnelles, plus de tâches domestiques, plus de temps consacré à la famille ou aux enfants. Dans leur grande naïveté, les hommes ont alors découvert tout ce que les femmes faisaient vraiment au quotidien.
Dans « Un jour sans femme », Laetitia Colombani part de cette grève fondatrice pour poser la question suivante : qu’en est-il cinquante ans après ? Que se passerait-il, si, encore une fois, les femmes du monde entier se mettaient en grève ?
Le roman suit quatre narratrices que tout sépare géographiquement, mais que tout rapproche structurellement.
Katla est islandaise. Elle prépare un master sur la loi d’égalité salariale islandaise de 2017. Son quotidien tourne autour de Soffía, son amie d’enfance. Au commencement d’« Un jour sans femme », un corps de femme est repêché au bord d’un lac. Cet événement aura des répercussions insoupçonnées.
Michiko est japonaise et travaille comme cadre marketing dans une multinationale à Tokyo. Un matin, elle est convoquée par son supérieur pour s’excuser devant tous d’être tombée enceinte avant des collègues plus âgées qu’elle. Réaffectée à un autre poste pour « insubordination », son chef va lui faire payer son refus d’obéir.
Hawa est médecin aux urgences d’un hôpital de Bobigny. Elle a fait ses études au Sénégal, et, malgré son diplôme, elle n’est pas considérée comme une « vraie » médecin par de nombreux patients. Elle encaisse, se tait, et avale des anxiolytiques.
Ana María est ouvrière dans une usine de textile à San Salvador. Elle coud des vêtements destinés à l’exportation, dans des conditions épouvantables. Alors qu’elle se voit refuser une prime, Ana María entre en résistance. Militante et syndicaliste clandestine, elle organise la rébellion.
Dans « Un jour sans femme », c’est un féminicide qui devient le déclencheur de la révolte. À travers Katla, Laetitia Colombani montre comment les prises de conscience collectives naissent souvent d’une perte individuelle : quand une femme tombe, une autre se relève et se bat à sa place. Très vite, le deuil devient rage, et la douleur personnelle se transforme en organisation.
L’heure de la révolte a sonné, et cet appel doit s’entendre à travers le monde, toucher toutes les femmes injustement traitées.
Personnellement, je rêve d’une grève générale des femmes en 2026. Voilà pourquoi « Un jour sans femme » m’a tant plu. Il a fait résonner ce sentiment d’injustice permanente, de colère, de peur aussi parfois à l’encontre des femmes si souvent maltraitées.
Imaginez un peu l’effet qu’aurait une grève à l’échelle mondiale… Cesser de travailler, cesser de s’occuper, cesser d’être disponibles… Une journée pour rendre visible ce qui est invisible, et les jours suivants pour rétablir l’équilibre.
Car, Laetitia Colombani pose bien la question de ce qui a changé depuis cinquante ans et sa réponse se trouve dans ses quatre personnages. Chacune de ces femmes apporte une pierre à l’édifice des droits acquis et des droits perdus. Et dans ce cas précis, la grève est un instrument de mesure.
« Un jour sans femme » montre sans équivoque que le travail des femmes est partout et nulle part. Il est invisible et invisibilisé.
Il est dans les services d’urgence que Hawa maintient debout à force d’anxiolytiques et de gardes. Il est dans les bentos que Michiko prépare chaque matin pour son mari avant de prendre le métro pour aller s’excuser d’exister professionnellement. Il est dans les visites que Michiko rend à son frère Tomoki, hikikomori enfermé dans sa chambre depuis trois ans. Il est dans les mains d’Ana María sur sa machine à coudre, dans les milliers de vêtements qu’elle produit chaque semaine pour des marques célèbres. Il est dans les études de Katla pour changer la société.
Laetitia Colombani montre combien ce travail est non seulement invisible, mais aussi activement dévalorisé et comment cette dévalorisation se normalise à un tel point que les femmes elles-mêmes ne sont plus tout à fait conscientes de tout ce qu’elles accomplissent au quotidien.
J’ai particulièrement aimé le fait qu’« Un jour sans femme » nous emporte aux quatre coins du monde. L’autrice décortique la condition des femmes qui traverse les latitudes et les cultures.
En Islande, championne mondiale de l’égalité, les femmes gagnent encore moins que les hommes et doivent légiférer pour l’imposer.
Au Japon, deux salariées sur trois démissionnent lors de leur première grossesse.
En France, le système hospitalier se maintient grâce à l’épuisement organisé de ses soignantes.
Au Salvador, les ouvrières cousent des vêtements pour l’Occident dans des conditions que l’Occident ne veut pas regarder en face. Certes, les formes diffèrent, mais la mécanique reste la même.
Michiko porte des talons parce que les chaussures plates ne sont pas tolérées.
Hawa avale des anxiolytiques dans des toilettes d’hôpital parce que c’est la seule manière de tenir moralement.
Ana María prend le risque de s’organiser clandestinement parce que la légalité n’est pas une option là où elle vit.
En substance, Laetitia Colombani démontre que les mécanismes de domination s’adaptent aux contextes, mais sans jamais disparaître.
« Un jour sans femme » développe également l’idée d’une véritable sororité structurante, une chaîne de confiance et de résistance. Les liens sont concrets et stratégiques, et permettent, ensemble, d’organiser la résistance, et cela jusqu’à la grève. Ensemble, tout devient possible.
Ce qui est très étonnant dans ce roman, et fort bien trouvé, c’est l’importance accordée aux corps des femmes. Ces corps souffrent de tout ce qui leur est imposé : Michiko et ses talons hauts, Hawa et ses anxiolytiques, Ana María et ses douleurs aux poignets, au dos, aux yeux. Le corps apparaît comme la matière première sur laquelle toutes ces femmes s’appuient pour rester debout au quotidien.
« Un jour sans femme » est dédié « à toutes, par toutes, pour toutes ». Ainsi, il s’inscrit dans une lignée qui traverse les siècles.
Pourtant, les droits des femmes ne se transmettent pas automatiquement. Ils se perdent, ils reculent, ils doivent être défendus à chaque génération.
Laetitia Colombani le sait et nous le savons bien aussi. Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour s’en rendre compte. Même des pays où ces droits semblaient acquis connaissent un recul inquiétant (États-Unis, par exemple).
Alors, la grève peut s’apparenter à un geste de transmission, une invitation à s’arrêter pour mieux montrer ce que toutes les femmes du monde portent sur leurs épaules.
Je rêve d’une grève générale des femmes en 2026…
L’Islande l’a fait en 1975, pourquoi pas nous ?
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Editeur : L’Iconoclaste
Sortie : 7 mai 2026
392 pages, 20,90
Existe au format audio pour Audiolib, lu par l’autrice, Caroline Maillard, Mélissa Polonie, Françoise Gillard, 7h26 d’écoute.
Découvrez aussi : Les bouchères, Sophie Demange.
D’autres avis sur le roman – Babelio –
Tribune Mesdames Medias dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
Il faudrait effectivement une grève pareille ici, et partout ailleurs
J’ai commencé l’écoute de ce livre hier.
Ce serait bien effectivement de faire grève, toutes ensemble.
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Et elle est en train de se mettre en marche devant les tribunaux tous les lundis … pour une cause particulière mais c’est un début.
L’audio est top 👍
Je t’en prie ☺️
Je vote pour la grève…