Avertissement préalable : si vous cherchez un roman sur le deuil avec des bougies parfumées, des larmes de crocodile sur une playlist de Norah Jones, passez votre chemin. « L’étrange odyssée de la famille Monsieur » est certes un roman qui parle de deuil, mais sans le côté triste de l’événement.
Milan Monsieur vient de mourir. Compositeur de génie et auteur d’une œuvre colossale, ce père catastrophique demande par testament que ses cendres soient dispersées en Islande lors d’une aurore boréale. De plus, il a organisé un escape game grandeur nature pour pimenter le tour et désigner ainsi l’héritier de son immense fortune. La famille embarque donc sur le yacht de Monsieur Monsieur très humblement baptisé « Le Styx »… tout un programme !
Sont convoqués : Jules, le fils aîné, qui n’a pas mis pied à terre depuis dix ans et qui sent la sardine, Aurore, la cadette médium psychanalyste qui parle aux morts avec plus de facilité qu’aux vivants, Lou, le jumeau d’Aurore, ex-alcoolique qui gère l’empire musical de son père et essaie de ne pas replonger, Gab, le compagnon de Lou, Steve celui d’Aurore, Cristal, la mère, qui a passé vingt-cinq ans à être belle à côté d’un génie et qui ne s’en remet pas encore, Véra, la sœur de Monsieur Monsieur cupide à souhait, Sébastien, le cousin kleptomane, Marco et Patti, deux journalistes embarqués pour couvrir l’événement, Caron, le capitaine taciturne et Cyril, le pingouin. Le deuil, c’est tellement mieux en mer !
Dans « L’étrange odyssée de la famille Monsieur », tous les personnages sont légèrement frappés du bocal. C’est à la fois ce qui les rend drôles, mais aussi terriblement attachants. La fratrie est unie par des bosses, acquises durant l’enfance, à bord de ce même yacht où ils se retrouvent aujourd’hui adultes. Gab, arrivé là comme un cheveu sur la soupe, fait office de boussole, de défibrillateur et de confident. Et il va avoir du boulot !
Dans la famille Monsieur, je demande le père, Milan. Même mort, son nom est partout. Ses disques, ses livrets, ses portraits tapissent les murs du yacht. Présent, il ne l’a jamais été, surtout pas pour ses enfants. Jules n’a jamais réussi à le faire rire ni à susciter son attention. Alors il est parti en mer, et il y est resté. Lou portait le poids de l’empire paternel sur ses épaules d’asthmatique et cherchait dans l’alcool le soulagement que son père ne lui avait pas donné. Quant à Aurore, elle préférait parler aux morts… Ils écoutent mieux et ne partent pas sans arrêt en tournée.
Milan Monsieur était un homme obsédé par sa carrière et par son œuvre. Il n’y avait pas de place pour autre chose. Il l’a compris trop tard, pas de son vivant en tout cas, c’est pourquoi il a inventé cet ultime jeu de piste.
L’escape game est le moteur de « L’étrange odyssée de la famille Monsieur ». Son but ? Désigner qui héritera de l’empire Monsieur. Autant dire qu’ils vont tous jouer des coudes pour s’attribuer le pactole. Mais ce qui se trame va bien au-delà d’un gros chèque et Benoît Philippon questionne ici ce qui est réellement laissé en héritage.
Les enfants Monsieur traînent leurs traumatismes comme des boulets. Jules a hérité de la fuite, Lou de l’addiction, et Aurore d’une capacité suicidaire hors du commun (ce qui n’est pas sans rappeler son rapport familier à la mort, puisqu’elle en a fait son métier).
Jules, Lou et Aurore ne se ressemblent pas, ne s’accordent pas souvent, et s’envoient des piques qui font mouche. Néanmoins, quand l’un tombe, les deux autres sont là… C’est déjà pas si mal. Cette famille qu’ils ont construite entre eux, sans leur père et malgré leur mère, est infiniment plus solide que celle qu’on leur a léguée.
S’appeler Monsieur quand votre père s’appelle Monsieur Monsieur, c’est déjà une blague en soi. Benoît Philippon joue avec ce patronyme comme un chat avec une pelote. Il le fait avec une joie évidente mêlée d’une cruauté affectueuse. Mais, derrière le jeu de mots, on devine un autre questionnement : comment exister quand votre patronyme est déjà une institution et quand chaque réussite que vous pourriez avoir sera d’abord lue comme l’héritage de quelqu’un d’autre ? Famille Delon, Halliday et consorts, tous dans le même bateau !
« L’étrange odyssée de la famille Monsieur » à bord du Styx est là pour cela. En pleine mer, sans réseau, et sans possibilités de fuite, c’est la traversée elle-même qui obligera les enfants Monsieur à répondre à cette question.
Si vous avez déjà lu Benoît Philippon avec « Mamie Luger », par exemple, vous savez ce qu’est le style Philippon. Bien que « L’étrange odyssée de la famille Monsieur » soit un roman sur le deuil, l’héritage brisé, la mort apprivoisée et les enfants cabossés, c’est aussi l’un des livres les plus drôles qu’on puisse lire. L’auteur possède sa patte et je prends toujours un plaisir énorme à le suivre dans ses jeux de mots et ses associations d’idées.
La phrase chez Philippon est courte, elle s’abat comme une lame aiguisée, sans aucune méchanceté, mais avec beaucoup de pertinence. Ces micro-phrases, parfois ponctuées du mot « silence », isolées, fonctionnent comme des chutes de stand-up.
Il utilise un décalage permanent entre la gravité du sujet et la désinvolture du traitement, notamment sur tous les sujets qui tournent autour de la mort. Ainsi, en dédramatisant, et en intégrant de l’humour, il désamorce le tragique et montre que la vie et la mort coexistent en permanence. Il faudra bien s’en accommoder…
Les dialogues sont d’une efficacité redoutable et d’une hilarité contagieuse et dévastatrice. Ils fonctionnent par soustraction plutôt que par addition. L’auteur fait totalement confiance à l’absurdité logique de ses personnages. Si bien que chaque réplique répond strictement à la précédente, sans qu’aucun narrateur ne vienne combler les blancs. Un savoir-faire inégalable ! Le « travail » du lecteur est de suivre le raisonnement qui part d’un déclenchement parfaitement saugrenu, mais que les personnages traitent avec un sérieux imperturbable.
Tout cela crée un effet de vitesse : les échanges claquent et s’enchaînent sans transition. L’absence de filet de sécurité rend les scènes drôles, car Benoît Philippon s’autorise tout. La logique interne des personnages, poussée jusqu’au bout sans qu’on l’interrompe, finit par produire de l’absurde par accumulation. C’est jubilatoire à souhait. Je vous conseille d’ailleurs de prendre le temps d’écouter la version audio tant elle est réussie.
Dans « L’étrange odyssée de la famille Monsieur », le personnage le plus sensé est incontestablement Cyril le pingouin. Rien que son existence, tout à fait insolite, est la marque du style Philippon.
Je ne cesse de vous le répéter : tout est bon dans le Philippon. Et sous le couvert d’une franche rigolade se cachent souvent des thématiques bien plus sérieuses. Le rire en littérature est un accessoire bien difficile à contrôler, mais Benoît Philippon le maîtrise à la perfection !
Service de presse – Chronique non rémunérée
Editeur : Albin Michel
Sortie : 25 février 2026
368 pages, 19,90 euros
Existe au format audio pour Hardigan, lu par Fleur Monharoul, 8h14 d’écoute.