Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Juillet 1972, pénitencier du comté de Reeves. Deux hommes se disent adieu. Henry Quinn, qui vient de passer 3 ans en prison et dont la peine s’achève et Evan Riggs, 50 ans, dont 20 déjà passés derrière les barreaux. « Le chant de l’assassin » est d’abord l’histoire d’une promesse, d’une parole donnée : remettre une lettre à la fille d’Evan Riggs. Henry, qui ne doit sa survie en prison que grâce à cet homme, ne peut concevoir l’idée de poursuivre sa vie à l’extérieur sans s’enquérir de cet engagement. À peine sorti, il prend donc la direction de Calvary où vit Carson le frère d’Evan désigné comme tuteur de sa fille après son emprisonnement. « Aux yeux de Henri, il n’y avait pas réellement de différence entre une parole donnée et une parole tenue. C’était dans sa nature, un point c’est tout. »

Le roman s’articule ensuite dans deux espaces temps distincts : les investigations de Henry pour retrouver Sarah, fille de Evan et des retours en arrière fréquents permettant la mise en lumière des jeunes années d’Evan et de Carson de même que l’évolution de leurs personnalités. « Ça a toujours été la grande différence entre Caron et toi, finit-elle par dire. Lui demandait toujours Pourquoi ? et toi, toujours Pourquoi pas ? Tu voulais croire que tout était possible. » En grandissant, les deux frères expérimentent la convoitise pour la même femme, et c’est cette femme, Rebecca qui changera irrémédiablement la nature de leur fraternité.

Passionnante plongée dans l’enfance de ces deux frères. Cette mise en lumière de leurs jeunes années, la préférence des parents pour l’un, les coups tordus de l’autre, les ressemblances et les dissemblances de leurs caractères tentent de mettre le lecteur sur la piste d’un « pourquoi » ? Pourquoi est-ce Evan qui a fini en prison, et non Carson, vraisemblablement plus enclin à dérailler, ou à se mettre en difficulté par une colère plus intrinsèque ? L’intrigue s’arc-boute autour de ce questionnement pour le moins énigmatique en évitant brillamment les aléas du genre qui pourraient affadir le texte par trop de longueurs. « Savoir que vous teniez toujours la seconde place dans l’affection de vos parents était une chose, savoir que le même rôle vous était dévolu dans la vie que vous aviez vous-même choisie une fois adulte tenait d’un revers plus cuisant. » L’histoire des deux frères naît dans ce regard du père acceptant difficilement l’arrivée de l’aîné, puis évolue dans ce climat de jalousie alimenté par des non-dits, des sensations plus que par des faits précis qui alimenteront les dissensions. « C’est le passé qui détermine tout. C’est de là que nous venons tous, qu’il soit bon ou mauvais. » Haro sur les parents de ses deux frères qui sont dotés d’une belle intelligence dans l’analyse des relations fraternelles ou l’évolution de chacun des frères qui frôle la perfection.

RJ Ellory assoit la relation des frères sur cette petite graine qu’est l’enfance. Tout part de là. « Il arrive un moment où tu commences à penser à ton avenir, et ce que tu étais enfant a plus rien à voir avec ce que tu es devenu… — Mais ça ne tient pas debout, l’interrompit Evan. L’homme que tu es a au contraire tout à voir avec l’enfant que tu as été. » Les parents, sagaces, intelligents, font absolument tout ce qu’ils peuvent pour enrayer les personnalités qui se dessinent, mais les racines s’étendent, et l’un des enfants pousse de travers. Les personnages sont d’une telle densité que l’idée même de les quitter est intolérable. En fermant les yeux après ma lecture du soir, j’aimais cette sensation de m’endormir à Calvary, plongée dans les existences d’Evan et de Carson, cherchant à analyser ce qui avait pu les opposer à ce point pour qu’ils ne puissent devenir les meilleurs amis du monde. « Tu te trompes en pensant que, parce qu’il est mon frère, il est aussi mon ami. » L’amour, protéiforme, a scellé leurs destins. Qu’il soit parental, fraternel, ou amoureux, c’est l’amour qui a transformé leur relation en chant du cygne. Parce que oui, « Le chant de l’assassin » est également un chant d’amour : amour cherché, amour perdu, amour éperdu, amour voulu, amour blessé. De ce besoin infini d’amour, de ce besoin contrarié, naît le fantasme de puissance, la rage, la volonté de domination, l’acharnement, l’inhumanité.

Ce roman n’est pas juste bon, ou brillant, ou addictif… C’est un chef-d’oeuvre de la littérature noire, tout simplement. Sans scène de violence, par la seule force des mots qui retranscrivent des émotions vraies, éthérées, RJ Ellory construit une histoire transcendante, qui force le respect et l’admiration. Il y a une telle énergie qui se dégage de ce récit, une telle connaissance de l’âme humaine, de la violence des sentiments qui nous anime, des failles qui nous transforment, que c’est d’abord la résonance au plus profond de nos tripes qui frappe finissant, dans un second temps seulement, par envoyer le message véhiculé du texte à notre cerveau. Les dérivatifs palliatifs de l’alcool ou de la musique, présents dans tout le roman rendent aux hommes leur condition de mortel et construisent un incroyable chant d’humanité. « La vie, c’est bien connu, répond rarement à tes attentes. »  C’est tout le prodigieux talent de l’écrivain qui s’exprime et laisse exploser le flot inaltérable d’émotions cristallines qui s’empare de nos âmes. Ce roman fait plus que frôler la perfection, il l’atteint et je n’ai pas peur d’écrire que RJ Ellory représente la quintessence même du roman noir tel que je me le représente et tel que je l’aime.

Ne passez pas à côté de ce bijou : c’est un formidable bouleversement littéraire de bruit, de fureur, mais aussi d’amour.

 

#LeChantDeLassassin #NetGalleyFrance

 

 

 

 

8 réflexions sur “LE CHANT DE L’ASSASSIN, R.J Ellory – Sonatine, sortie le 23 mai 2019

  1. Yvan dit :

    Cri du cœur partagé !!

    Aimé par 2 personnes

    1. Aude Bouquine dit :

      Cri des tripes, cri du manque maintenant ! Quel talent franchement !

      Aimé par 1 personne

      1. Yvan dit :

        The king of Roman Noir, je lui colle cette étiquette depuis des années et elle n’est pas prête de se décoller 😉

        Aimé par 2 personnes

  2. Je te rejoins Aude (Yvan aussi) pour dire que R.J.Ellory est à mon sens le plus grand auteur de roman noir en activité. Je vais acheter son dernier livre et le lire c’est une certitude. Belle critique et vrai coup de cœur d’une passionnée. Merci Aude 😊

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Il m’épate ! Il a vraiment tous les dons !

      Aimé par 1 personne

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