Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Couverture orange dotée d'un bandeau qui représente une cabane dans les bois devant un feu

« Le roi-nu-pieds » est un roman qui décrypte une leçon de vie. Pas celle d’un adolescent en passe de devenir adulte, celle d’un adulte qui doit remettre l’essentiel au centre de son tout. Le récit de François d’Epenoux s’axe sur des relations père-fils qui ne parviennent plus à se comprendre. « Ce qui est tragique, Niels, c’est que tu prennes tout au sérieux à ce point. C’est là que, avec des gens comme toi, j’ai un problème sur la forme. Pourquoi toujours ces grands mots ? ces tirades toutes faites, sentencieuses, définitives ? Pourquoi ce look dégueu ? Ça vous rend plus crédibles ? On peut mener de très beaux combats avec une chemise propre, tu sais ? » Après un été dans la maison familiale durant lequel une terrible dispute éclate, le père excédé par ce fils qu’il ne reconnaît pas lui demande de débarrasser le plancher.L’injonction est violente, sans appel, irrémédiable. Des dissensions qui semblent insurmontables séparent le père et le fils : une façon différente de vivre et d’appréhender l’avenir créent un fossé de plus en plus infranchissable.

Le choc : et si tout ce en quoi je croyais devenait caduc ?

Deux années passent, années durant lesquelles le Covid change beaucoup de choses dans l’existence de chacun. Eric, le père perd son emploi, sa « vitrine sociale », sa raison d’être. « C’est à peine si vous n’y trouvez pas une sorte de confort : c’est douloureux mais c’est douillet d’aller mal. Vous êtes là, hébété, devant un robinet coupé. Celui de votre existence sur terre. Plus d’argent, plus d’amour, plus d’humour, plus d’estime de soi, plus de désir, ça sonne creux et rouillé. Ce n’est pas encore vraiment la mort–sinon, une mort sociale–, mais ce n’est plus vraiment la vie dans ce qu’elle a de palpitant, d’enthousiasmant, d’optimiste. C’est une vie par défaut. Une sorte de non -vie. » Les dettes s’accumulent. Il ne trouve plus de sens à son existence. Qui est-il en dehors de son travail ? Il décide alors de rejoindre son fils qui habite depuis plusieurs mois dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Les retrouvailles entre Eric et Niels se feront sur un terrain différent de celui de la maison familiale, sur les terres de Niels, ce qui oblige Eric à écouter, et tenter de comprendre son fils en le regardant vivre. Il va tâcher de renouer les liens avec cet enfant dont il ne comprend ni le mode de vie, ni les attentes, ni les espoirs.

Le roman se découpe en plusieurs parties. La première est consacrée au père, à son confort, bourgeois, à l’argent qu’il gagne, aux récriminations qu’il fait à son fils sur son mode de vie, aux critiques acerbes qu’il lui envoie verbalement, et aux mots de trop. La suite sera consacrée aux changements que le père va devoir mettre en place pour accepter son nouvel état de « chômeur ». Ce qui est très intéressant dans « Le roi-nu-pieds », c’est la source de la quête initiatique : celui qui apprend, qui progresse, qui évolue n’est pas le fils, c’est le père. Ici, c’est Niels qui donne une leçon de vie à Eric, et pas l’inverse. Eric doit apprendre à reconsidérer ce qu’il pensait être l’essentiel. Son mode de vie, son confort, sa belle voiture, les destinations de vacances prestigieuses, tous ces items qui prouvent à la société que l’on a réussi. Qu’est-ce que la réussite finalement ? À quel moment peut-on dire que l’on a réussi sa vie ? Le travail nous définit-il en tant que tel ? Et surtout, que/qui sommes-nous en dehors du travail ? Eric doit apprendre à exister par lui-même, et sortir du « Je travaille donc je suis. » 

Il est toujours temps de cesser d’être un con…

« Le roi-nu-pieds » est aussi un roman sur les relations père/ fils, et les antagonismes de génération entre deux hommes que plusieurs années séparent. L’éducation qu’Eric a reçue, puis transmise à Niels, est remise en question. Parce que le monde avance vite, et que les problématiques ne sont plus les mêmes. Niels est très préoccupé par l’écologie, la transition écologique, la surconsommation. Ses préoccupations n’étaient pas celles du père, c’est-à-dire celles de la génération précédente, d’où le fossé qui s’est creusé entre parent et enfant. Si vous avez des enfants, vous comprendrez sans doute de quoi je parle. Ils sont plus impliqués écologiquement parlant. Ils nous donnent des leçons. Ils critiquent l’héritage que nous avons laissé. Ils sont en colère face à notre désinvolture. Ils veulent nous sensibiliser à la fois à nos comportements passés mais aussi ceux à venir. C’est tout cela qui se joue dans le roman de François d’Epenoux. « Je n’en sais rien, Papa. À toi de voir. Moi, ma façon d’agir, c’est de ne pas agir. D’alléger mon poids sur la Terre. De vivre en creux. D’être neutre, presque invisible, inexistant. De croire à la solidarité et au partage, sans emmerder personne. Ça paraît naïf, je sais, ça fait grands discours… Mais ça ne coûte rien de rêver… »

Comme dans plusieurs de ses romans précédents, l’écrivain se penche à la fois sur les relations humaines, père/fils, grand-père/petit-fils, mais aussi sur des questionnements personnels. Chaque individu arrive à un moment de sa vie où il se pose des questions sur lui-même et sur le chemin parcouru. Parfois, à cause d’une insatisfaction chronique, ou d’une terrible perte, ou d’une rupture, ou d’un changement suffisamment important pour susciter la réflexion. Ici, Eric redécouvre les besoins primaires de la pyramide de Maslow, ne pas surconsommer, travailler la terre et profiter de ce qu’elle offre, se rendre compte qu’afficher des signes extérieurs de richesse ne rend pas heureux, que le travail même s’il est nécessaire ne le définit pas en tant qu’être humain. « Ce n’était pas seulement la faim qui faisait cet effet. C’était autre chose. Je retrouvais le goût, rien de moins, comme au premier jour du monde. Je me goinfrais de dessert, comme si, trop longtemps, j’en avais été privé. Je revenais à la vie dans ce qu’elle a de meilleur. Ainsi donc, dans la catastrophe annoncée, sur cette terre en perdition, il y avait encore de vraies tomates, de vraies courgettes, de vrais melons, mais aussi sûrement qu’ailleurs, il y avait la mer, toujours là malgré tout, et les arbres, et la beauté des choses, méritante, obstinée, désespérément optimiste. C’était fabuleux. » Enfin, et c’est ce que j’aime tout particulièrement dans les romans de François, il décortique la difficulté de communication entre les êtres : s’écouter, se comprendre, échanger, se réapprivoiser, reconstruire une relation qui a été fortement mise à mal par incompréhension ou à cause d’un événement précis n’est pas mission impossible. Les choses ne sont jamais perdues d’avance chez l’écrivain, les fossés peuvent se combler, les êtres changer, et les leçons s’apprendre à tout âge. 

Les romans de François d’Epenoux restent résolument optimistes. Il possède une foi inébranlable en l’homme qu’il juge capable de changer, car Eric change, et change en profondeur, comme s’il avait été aveugle toutes ces années, et que d’un seul coup, il recouvre la vue. « Ici, c’est un champ de roses à côté de Paris et de la façon avec laquelle on jette les gens comme des Kleenex quand on n’a plus besoin d’eux. Jusqu’à ce qu’ils aient envie de disparaître pour de bon. Quand je pense à ces dernières années, je les vois agrégées, grises, lourdes. Comme si j’avais eu les pieds pris dans un bloc de ciment. Entraîné par le fond…entraîné, malgré moi, sur une vie toute tracée, sans rien pouvoir y changer malgré tous mes désirs… Tu sais, ça me fait penser à ces gamins dans les manèges, qui tournent frénétiquement le volant de leur voiture, comme si ça servait à quelque chose… » C’est sans doute la grande différence entre l’optimisme de l’auteur, et mon pessimisme qui me fait penser à l’incapacité de l’homme à changer qui me fait tant aimer ses romans. Mais comme le dit si bien Niels, « ça ne coûte rien de rêver ». Alors, je rêve, en lisant les livres de François qui parle plus à mon cœur qu’à mon cerveau, qui sont plus enclins à me faire ressentir de belles émotions qu’analyser avec froideur le monde dans lequel je vis.

LES DÉSOSSÉS, François d’Epenoux – Anne Carrière, sortie le 9 octobre 2020.

LE PRESQUE, François d’Epenoux – Anne Carrière

12 réflexions sur “LE ROI-NU-PIEDS, François d’Epenoux – Anne Carrière, sortie le 6 janvier 2023.

  1. Yvan dit :

    Je trouve l’idée vraiment très intéressante.
    Si seulement nous arrivions tous à mieux écouter l’autre, et à chercher à comprendre son prochain.
    Du moins tenter, même si certains au final n’en valent pas la peine 😉

    1. Aude Bouquine dit :

      #jaimepaslesgens ? C’est toujours bon d’écouter les optimistes 😉

  2. laplumedelulu dit :

    Encore une chronique qui me file des frissons. Merci à toi Aude. 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup 😘

      1. laplumedelulu dit :

        ❤️

  3. Warlop dit :

    Que vois-je? Un #jaimepaslesgens !Mais c’est mon#!😅
    Très jolie chronique. Je suis pessimiste et je crois peu en l’humanité et pourtant il existe encore quelques personnes pour discuter, échanger, partager. Des gens intelligents qui certes redecouvre le vrai sens de la vie mais qui ont fait l’effort d’écouter, et d’agir. Cela reste encore peu mais cela existe.
    Quelques uns quittent tout reviennent à la terre, parce que la société consumériste ne convient plus. On ne prend plus le temps de regarder ce qui nous entourre à courrir partout, à amasser des choses qui finalement deviennent vite obsolète. On amasse mais est on heureux?
    Les rôles s’inversent ce qui nous paraissait juste, ne l’est pas pour nos enfants, peut-être est ce eux qui ont raison ? Peut être devrions nous être plus dans l’émotion, et ne plus contrôler et se laisser guider par ses sens, ses envies.

    1. Aude Bouquine dit :

      Je pense que c’est une question d’âge aussi. A 30 ans, après quelques années dans la vie professionnelle, on a envie de posséder, d’acheter. Et les années passent… et la « sagesse » arrive peu à peu. A 50 ans, l’envie de posséder est quasi inexistante (à part des livres me concernant) , on a plutôt envie de faire un énorme tri. C’est drôle comme les comportements qu’on a soi-même eus finissent par nous agacer.

  4. François d'Epenoux dit :

    Merci Aude pour ce texte magnifique ! Tout est dit et bien dit 🙂

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup 😊

  5. Anonyme dit :

    Vous avez vraiment le don pour décrypter mes livres et y déceler l’optimisme que, malgré tout, j’essaie de faire passer. Merci merci merci ! Et bravo ! Vraiment touché.

  6. Un autre roman que je souhaite lire. Pour ma part, j’avais adoré « Les désossés », dont je garde un excellent souvenir de lecture.

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