Dans les pages de son premier roman, « La vie qui reste », Roberta Recchia nous plonge dans la Rome des années 50 où le soleil brille intensément sur les amours de Marisa et Stelvio Ansaldo. Leurs regards se sont croisés dans l’épicerie familiale d’Etorre Balestrieri, père de Marisa. Leur passion naît dans une explosion de couleurs, de lumière, et de saveurs comme si leur union avait été prédestinée. Ils sont beaux, heureux, à l’image de ces couples iconiques que l’on croise dans certains films italiens, des héros figés dans une époque de grâce et d’élégance. Ils se marient, ont deux enfants Ettore et Elisabetta et achètent une modeste villa à Torre Domizia pour les moments en famille. Mais, l’ombre grandissante d’un drame imminent enveloppe ce qui aurait pu être un conte de fées… « Dix ans plus tard, précisément à Torre Domizia, un matin d’août, la vie d’avant allait finir pour toujours. »
La tragédie frappe en 1980, brutale, sous la forme d’un corps retrouvé sans vie sur une plage, précisément à Torre Domizia. Leur fille adorée, Betta, n’a que 16 ans lorsqu’elle est arrachée à la vie. Son rire cristallin, sa beauté vibrante de liberté, tout cela s’éteint dans le souffle de cette nuit d’été qui brise Marisa et Stelvio, corps et âme. À dater de ce moment, « La vie qui reste » change de registre, quittant le domaine de la presque comédie romantique pour s’aventurer sur des terrains plus sombres. Le chagrin s’installe comme un poison lent qui contamine le quotidien. Leurs mains, autrefois si naturellement entrelacées, s’éloignent doucement, comme deux branches d’un même arbre battues par le vent de la douleur. Ce que l’on pensait incassable se fissure sous le poids de l’absence, et la complicité des débuts cède la place à un silence oppressant.
Roberta Recchia parvient avec une habileté remarquable à transformer « La vie qui reste » en une analyse fine sur le temps qui passe et qui transforme, sur les relations qui s’étiolent, et sur la manière dont les secrets refoulés finissent par empoisonner tout ce qu’ils touchent. En effet, un secret terrible se cache dans l’ombre de cette nuit fatidique. Miriam, la cousine de Betta, est la détentrice de cette vérité indicible qui ronge les âmes et empêche la guérison. Présente lors du drame, elle en est la gardienne et cela la torture au point de la pousser au bord du gouffre. Elle se retrouve comme suspendue entre deux mondes, celui de la vie qu’elle continue de mener malgré tout et celui des fantômes du passé qui ne cessent de la hanter. Lorsque Leo entre dans sa vie, c’est comme une bouffée d’air frais après une longue apnée…
Le roman de Roberta Recchia, pourtant ancré dans une époque révolue, résonne avec une modernité frappante. Il explore la façon dont les drames familiaux traversent le temps et les générations, et comment, parfois, un seul événement peut transformer toute une lignée. La douleur de Marisa et Stelvio est celle de tous les parents qui ont, un jour, perdu un enfant : elle est universelle, intemporelle, et pourtant si unique dans la manière dont elle se manifeste et s’infiltre dans les interstices de l’existence. Ce deuil, raconté avec une délicate sobriété, devient le point d’ancrage d’une réflexion sur l’injustice, sur l’impossibilité de tourner la page quand tout semble s’effondrer autour de soi.
J’ai beaucoup aimé le travail de l’écrivaine sur les relations humaines, sa façon de raconter les drames de la vie qui transforment profondément les relations entre les personnages. La tragédie qui frappe la famille Ansaldo ne se contente pas de rompre l’équilibre de leurs vies individuelles : elle redéfinit également les liens qui les unissent, créant des dynamiques nouvelles, faites de tension, de non-dits, de colère et parfois d’un amour ravivé par l’épreuve.
Ainsi, le couple Marisa/Stelvio est rudement mis à l’épreuve. Le deuil crée une fracture visible entre eux, et leur complicité naturelle se désagrège au rythme des épreuves.
De même, la relation de Marisa et de sa sœur Emma crée un fossé douloureux entre elles. Quand la première se replie sur elle-même, l’autre s’éloigne comme si le malheur était contagieux. Pourtant, au fil de « La vie qui reste », on voit renaître un espace pour une nouvelle forme d’intimité, plus enraciné dans la réalité.
Enfin, le lien entre Marisa et Letizia, sa mère, est rudement mis à l’épreuve alors qu’il était déjà délité. Letizia, figure d’autorité traditionnelle, incarne la volonté de maintenir les apparences à tout prix même face au deuil. Les conventions sociales et le silence sont omniprésents au grand désespoir de ses deux filles, et Marisa qui y voit une forme de déni et une insensibilité insupportable. L’épreuve de la perte redéfinit les contours des dynamiques familiales où chaque personnage trouve une nouvelle voie pour se réconcilier avec soi-même et avec les autres.
Ce qui rend « La vie qui reste » particulièrement efficace, c’est sa capacité à naviguer entre plusieurs genres littéraires, à la manière du Tibre, fleuve capricieux qui change d’intensité à chaque méandre. Ce qui commence comme une romance douce-amère devient une enquête haletante avant de se métamorphoser à nouveau en une réflexion philosophique sur la résilience. Roberta Recchia offre au lecteur une expérience littéraire profondément émouvante, à l’ambiance très romanesque que l’on pourrait rapprocher de « Veiller sur elle » de Jean-Baptiste Andréa ou du dernier ouvrage de Luca di Fulvio « Le paradis caché ». Son écriture vacille entre une mélopée de fulgurances poétiques, et une ode vibrante à la vie.
« La vie qui reste » n’est pas seulement ce qui survit après la douleur, mais ce que l’on doit apprendre à recréer, à redéfinir dans le sillage d’une tragédie. C’est la vie qui insiste, qui persiste à travers les chagrins et les échecs, la vie qui trouve toujours un moyen de renaître même quand tout semble perdu. À la manière d’un coquelicot rouge émergeant dans un champ de ruines, « La vie qui reste » parle de rédemption, de consolation et d’amour. Dans la douleur la plus cruelle, il existe toujours une possibilité de réinventer son histoire. La vie ne cesse jamais de pulser sous la surface des jours sombres, comme une promesse fragile, mais tenace de renouveau.
Traduit de l’italien par Elsa Damien
Découvrez aussi : LE PARADIS CACHÉ, Luca Di Fulvio.
Découvrez encore : VEILLER SUR ELLE, Jean-Baptiste Andrea – L’Iconoclaste, paru le 17 août 2023.
j’aime le mélange des genres, et les titres que tu cites font écho en moi, donc pourquoi pas !
C’est le fameux livre qui a tourneboulé la Griffe Noire. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Oui c’est celui-là et je comprends ♥️
🥰
Un livre qui semble surprenant, justement car il navigue entre les genres et j’aime ça. J’aime ne pas savoir ce qui m’attends.
Alors il est pour toi ♥️