« Prendre son souffle » est un roman qui saisit l’essence même de l’amour face à l’adversité, entre la lumière fragile d’un matin d’été et les ombres grandissantes d’une nuit sans fin. Ce récit, porté par la voix d’Anaïs, nous plonge dans l’intimité d’une relation intense avec Éden, un homme à la beauté ravageuse, qui souhaite conserver une part d’ombre dans le début de la relation. En effet, son avenir est compromis, une épée de Damoclès invisible au-dessus de sa tête. L’ataxie de Friedreich, une maladie neurodégénérative, plane autour de lui comme un souffle glacé. « Vos parents portaient chacun un gène défectueux sans le savoir. » Son frère et sa sœur ont eux aussi hérité de cette maladie, le premier est décédé, la seconde sévèrement atteinte. « Son corps, jour après jour, se muait en prison. Et elle, elle était emmurée dedans. Spectatrice captive. » À 25 ans, Éden n’a encore aucun symptôme, une exception, presque un miracle.
Dès les premières pages, le lecteur est emporté dans cette rencontre foudroyante, une collision de cœurs et de destins. Anaïs, jeune femme à l’âme passionnée, plonge la tête la première dans cette histoire d’amour qui dévore tout sur son passage. Elle aime Éden avec une intensité rare, presque désespérée, comme si par chaque geste, regard, caresse, elle pouvait repousser l’inéluctable. Pas le temps de « Prendre son souffle »… Ensemble, ils s’accrochent à chaque fragment de bonheur, savourant la vie comme on boit un dernier verre de vin avant la fermeture du bar. « Nous vivions totalement dans le moment présent. Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir ? »
Mais la maladie d’Éden est là, tapie dans l’ombre, « Une obsolescence humaine programmée ». Les premiers signes sont discrets, presque invisibles. Une hésitation dans sa démarche, une chute qu’on attribue au hasard ou à la fatigue. Mais ces signes se multiplient, s’accumulent, jusqu’à devenir impossibles à ignorer. Éden, qui mord dans la vie avec une avidité brûlante vacille sur la piste de danse, sa main tremble sur la table du petit déjeuner. La maladie est un intrus silencieux, un voleur qui s’immisce dans leur quotidien, leur intimité, leur amour. « J’étais la spectatrice impuissante de ces petits deuils qui jalonnaient maintenant ta vie. » « Prendre son souffle » pour affronter la bataille devient primordial…
Dans son roman, Geneviève Jannelle décrit avec une infinie délicatesse les moments de joie et de douleur, l’attente anxieuse et l’effroi de chaque indice indiquant une progression de la maladie. Anaïs et Éden vivent leurs jours comme on danse sur un fil, entre deux abîmes. L’humour et la tendresse sont leurs armes contre l’inconnu, leurs alliés dans cette guerre contre cet ennemi sans pitié. La narration, dans un style à la fois brut et poétique, alterne entre des états de grâce et des moments de désolation, reflétant les contradictions d’un amour confronté à l’inexorable.
« Je ne savais pas encore qu’au fil du temps, à vouloir être ta voix, tes bras tes jambes, ta volonté, même ; qu’à tenter de pallier toutes tes pertes, je me perdrais un peu aussi. Qu’à chaque deuil d’un bout de toi, je t’offrirais un morceau de moi pour adoucir la pilule, et m’appartiendrais un peu moins. (…) Je me donnais sans compter. Et donné, c’est donné. On ne reprend pas. »« Prendre son souffle » questionne également le rôle de l’accompagnant dans l’impossible cheminement vers une condamnation certaine. Comment maintenir une relation d’égal à égal quand la maladie prend le dessus ? De quelle manière peut-on préserver son propre espace tout en restant présent ? Entre la souffrance psychologique d’Anaïs et la dégradation du corps d’Éden, quel espace reste-t-il pour l’amour ? Dans ce récit, la maladie n’est jamais romantisée, jamais embellie. Geneviève Jannelle ose montrer la réalité crue, le corps qui s’abîme, les désirs qui s’effritent, la tendresse qui devient une routine de soins. À en perdre le souffle…
Chaque page de « Prendre son souffle » est une respiration suspendue, un battement de cœur incertain. Les mots sont choisis avec soin, chaque phrase est une onde qui vient troubler la surface du lac de leurs vies. On ressent le froid glacial de l’eau qui saisit les nageurs imprudents, mais aussi la chaleur réconfortante du soleil qui tente de réchauffer leurs os frigorifiés. Anaïs et Éden vivent contre la maladie et contre le silence qui voudrait les engloutir. Ils avancent ensemble, comme des funambules, serrés l’un contre l’autre, les yeux fixés sur l’autre rive.
« Prendre son souffle » est une invitation à ne jamais cesser de respirer, même lorsque tout semble vous le refuser. Un texte court, d’une intensité rare où le lecteur s’accroche aux mots pour ne pas sombrer, jusqu’à la toute dernière phrase. Peut-être est-ce cela finalement, le vrai sens de ce voyage : danser au-dessus de l’abîme, sourire à la tempête, et, coûte que coûte, choisir de vivre jusqu’au dernier souffle. Grandiose.
Je n’ai repris mon souffle qu’à la fin de ma lecture. Grandiose ta chronique. Merci à toi 🙏 😘
Quelle chronique Aude ! Elle m’a émue. Comme je te l’ai dit, j’ai très envie de découvrir ce livre, même si je pense que cette lecture sera un peu difficile.
Ça ne verse pas dans le pathos qui est l’écueil à éviter absolument dans ces cas là ( surtout que le roman est court)