Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Après elle d'Ariane Bois Mes coups de coeur littéraires en 2024

« Après elle » donne la parole aux victimes silencieuses du féminicide et explore tous les aspects de l’onde de choc qui dépasse largement l’instant fatal du crime. En ce 27 novembre 1999, Clotilde Simonet est assassinée par son mari au 8 rue Gabriel-Fauré. « Votre beau-frère Bruno Simonet a attaqué sa femme au marteau. Coups au visage et aux tempes. Quatre selon le rapport du médecin, sans compter les lésions défensives aux bras. » L’appartement a pris feu. La petite Manon, 8 ans, témoin des faits s’est réfugiée chez une voisine qui a donné l’alerte. Sa grande sœur, Roxanne, était alors à la piscine et découvre la tragédie à son retour. L’histoire ne s’arrête pas à cet acte de violence, elle s’étend bien au-delà, vers l’après. L’après-drame, l’après-horreur, l’après du vide laissé par Clotilde. Ariane Bois explore avec brio l’engrenage vécu par toute la famille, les causes du « Pourquoi Papa a suicidé Maman ? » aux étapes par lesquelles tous les membres de la famille doivent passer. 

Grâce à une plume précise et documentée, l’écrivaine dessine le paysage de la douleur « Après elle ». La famille Marchelier est pulvérisée par cet assassinat. Chaque membre est frappé de manière unique, mais tous sont condamnés à vivre avec les éclats de ce séisme. « (…) ils paraissent tous rescapés d’un champ de bataille, livides, hagards »

Roxane, 15 ans, perd son innocence dans l’instant. Adolescente rebelle, elle doit désormais vivre avec l’image de sa mère battue à mort et de son père devenu assassin. Comment se construire et s’épanouir dans ses relations avec de futurs petits copains ? Comment faire confiance ? Ses repères explosent, sa colère gronde, son monde s’écroule. Elle ne sait plus qui elle est ni où elle va.

Manon, 8 ans, est tiraillée entre son amour pour son père et son infinie tristesse d’avoir perdu sa mère. Elle sentait bien que quelque chose n’allait pas à la maison, mais son esprit l’a protégée, et l’a plongée dans le déni. Elle est celle qui vit ce « conflit de loyauté » le plus intensément. Blessée lors de l’affrontement, dans un état quasi catatonique, le retour à la réalité s’avère douloureux. Elle a perdu sa mère, mais aussi son père, une situation tangible qu’elle partage avec sa sœur. 

Laurie, la sœur de Clotilde, est catapultée dans un rôle qu’elle n’avait jamais imaginé pour elle-même : celui de mère de substitution. « Vous voilà la voix de votre sœur.» Elle met sa propre vie entre parenthèses pour prendre soin de ses nièces. Son rêve de maternité se voit fracassé, mais elle refuse de sombrer. Elle s’accroche, lutte pour les enfants, afin de leur offrir un semblant de normalité. Et surtout, Laurie a soif de justice et veut comprendre ce qu’elle n’a pas su voir : le quotidien angoissant dans lequel vivait sa sœur. Guerrière, elle devient l’architecte d’un futur incertain.

Ce meurtre résonne dans chaque recoin de leur famille et s’étend jusqu’aux parents de Clotilde. Eux aussi voient leur vie broyée par cette disparition. Sa mère, anéantie par la perte de sa fille, devient l’ombre d’elle-même. Elle se laisse peu à peu glisser vers un néant, refusant de faire face à la réalité, incapable d’absorber l’ampleur de cette tragédie. Consumée par un sentiment de honte et de culpabilité envers sa fille, elle qui a toujours idéalisé Bruno, l’a toujours décrit comme un homme parfait, un gendre en or, n’a jamais voulu voir ce qui se passait réellement. Aveuglée par son propre désir de croire en un idéal familial, elle a fermé les yeux sur les signaux d’alerte…  Son mari, lui, tente de maintenir un semblant de normalité, mais comment fait-on semblant de vivre quand tout ce qui vous entourait s’effondre ?

Dans « Après elle », Ariane Bois nous confronte à une question essentielle : comment fait-on pour continuer à vivre après une telle perte ? Comment vit-on avec l’image d’une mère assassinée et d’un père criminel ? À travers ses personnages, elle pose un regard concret sur le deuil, sur la reconstruction, sur cette vie qu’il faut recommencer malgré tout.

« Après elle » aborde sans détour la complexité de la reconstruction. Les personnages, surtout les enfants, doivent faire face à un dilemme moral insurmontable : comment se reconstruire avec l’ombre de la culpabilité d’un père meurtrier qui continue de réclamer leur amour ? En plaçant le roman dans les années 2000, bien avant #MeToo, alors que ce genre de crime était défini par l’expression « crime passionnel », Ariane Bois décrypte également les décisions de justice. Ainsi, malgré son geste, Bruno conserve un droit de visite en prison et l’autorité parentale et peut s’opposer à toutes les décisions prises par Laurie pour le bien-être des filles (ce qui semble aberrant !). Les aspects juridiques ainsi que les aspects psychologiques sont finement analysés et laissent supposer un travail de recherche conséquent de la romancière. Le roman ne cherche pas à enjoliver ou adoucir les faits. Au contraire, il creuse dans la plaie, il montre sans détour le désespoir de ceux qui restent. Ariane Bois n’édulcore pas la violence, mais elle ne s’y complaît pas non plus. Elle cherche à comprendre l’humain derrière l’horreur, des réponses dans le silence des survivants et nous permet d’entrer dans les pensées intimes des enfants. Tout au long du récit, des intermèdes sont placés çà et là pour appuyer la voix de certains personnages, notamment celle de Manon.

Mais, « Après elle », il y a aussi l’espoir, une lueur ténue qui brille à travers les fissures. Laurie, par son amour et sa détermination, transforme la maison en refuge, un lieu où les rires reviennent doucement, où la vie reprend ses droits, pas à pas. C’est une reconstruction douloureuse, lente, souvent remise en cause par des vagues de souvenirs, des émotions fortes, de la rage, mais c’est une reconstruction malgré tout. Le procès, nécessaire pour faire son deuil, apporte des clés vers une résilience certaine. Le parcours psychologique de chacun est finement exploité et Ariane Bois accompagne ses personnages avec tendresse.

« Après elle » est une déclaration de guerre à l’oubli, une plongée dans le silence des victimes indirectes, celles que l’on ne voit pas toujours, mais qui vivent avec les répercussions d’un acte barbare. La plume d’Ariane Bois, subtile et délicate, parfois sans concession, permet de transmettre les émotions au-delà des pages et d’alerter sur toutes les conséquences d’un tel drame sur la dynamique familiale. Parfois, son écriture est plus acérée, mais elle trouve aussi des moments de douceur, des espaces pour l’espoir : même dans la douleur la plus absolue, il y a une place pour la résilience et pour la reconstruction. « Ce n’est ni un coup de folie ni un crime d’amour, mais un crime de possession. » Un livre à lire, à méditer, à partager.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi – Du côté sauvage, Tiffany McDaniel

15 réflexions sur “Après elle, Ariane Bois.

  1. Un crime de possession… il y a tellement d’intelligence, dans cette expression !

  2. Aude Bouquine dit :

    Je suis bien d’accord !

  3. Yvan dit :

    voilà une chronique qui m’a fait frissonner… Oui, on parle trop souvent des « monstres » (qui sont des hommes avant tout), un peu moins des victimes principales et pas du tout des victimes indirectes. Ce que vivent les enfants, les frères et sœurs, les parents est absolument terrible. J’ai été beaucoup touché par tes mots, voilà un livre qui semble fort

  4. Aude Bouquine dit :

    Un livre très très fort et effectivement Ariane Bois a voulu donner la parole aux victimes silencieuses… et c’est terrible…

  5. laplumedelulu dit :

    Chair de poule ici. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  6. Anonyme dit :

    Merveilleuse chronique , vous avez tout compris de ce texte , de la complexité , de la situation et de conflit de loyauté de ses enfants . Merci à vous infiniment . Ariane

  7. Je trouve ça bien qu’un livre élargisse l’exploration des points de vue, celui de ces autres victimes qui constituent l’entourage.

  8. Aude Bouquine dit :

    Très très émouvant ce livre, je vais en lire un autre de cette écrivaine que je n’avais jamais lue.

  9. Aude Bouquine dit :

    Je viens seulement de voir votre commentaire. Merci Ariane d’être venue jusqu’ici ♥️

  10. Aude Bouquine dit :

    Lis-le 😉

  11. laplumedelulu dit :

    Je vais vraiment finir avec un rein en pièces détachées. 😂 C’est noté

  12. Aude Bouquine dit :

    Merci ☺️

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