« American Spirits » rassemble trois textes « L’Homme de nulle part », « École à la maison », et « Kidnappés ». Ces trois nouvelles se déroulent à Sam Dent, village fictif du nord de l’État de New York et sont racontées par un même narrateur, un habitant anonyme qui dit « nous » et reconstitue les événements glanés çà et là.
Russell Banks y fabrique une communauté qui observe, juge, puis recompose une histoire commune fabriquée sur des tragédies. Ce « nous » est un « nous » générique qui nous implique tous.
Le point commun de ces trois nouvelles est la violence. Par exemple, on y retrouve une famille en apparence intégrée qui bascule dans une violence extrême, trois hommes qui croient chacun maîtriser une situation, mais qui, en réalité, leur échappe totalement.
Dans « American Spirits », il n’y a pas de monstre au sens strict du terme, il y a des êtres qui glissent vers une forme de folie terrifiante.
Russell Banks raconte l’Amérique de Trump de l’intérieur. C’est-à-dire que ses personnages votent Trump, portent la casquette MAGA et s’arment jusqu’aux dents contre le gouvernement fédéral. On n’entend jamais l’auteur se moquer de ses personnages. Tant et si bien que l’on pourrait facilement avoir un doute sur les opinions politiques de l’écrivain.
Ainsi, le lecteur ne peut pas juger de l’extérieur, puisqu’il se retrouve en réalité à l’intérieur du « nous ». Cette position est très inconfortable, mais elle produit un effet glaçant d’appartenance à un groupe qui pense d’une certaine manière et agit en conséquence.
« American Spirits » aborde quelques thématiques qui m’ont interpellée.
À l’instar de certaines séries comme « Yellowstone », la terre est une carte d’identité. La posséder donne des droits et suscite des réactions en chaîne inimaginables à qui veut la dérober. La propriété foncière raconte l’histoire d’une famille en incluant les générations précédentes, et chaque individu la porte en lui comme son bien le plus précieux.
D’ailleurs, la perdre déclenche une crise identitaire qui peut sembler disproportionnée par rapport aux véritables enjeux. Curieusement, ceux-ci ne sont jamais d’origine financière… C’est le droit d’exister à travers la terre, à cet endroit précis du monde qui suscite le plus de batailles.
Russell Banks décrit également une ruralité à bout de souffle, car l’effondrement de l’Amérique rurale, les emprunts bancaires qui étranglent, le travail saisonnier au service d’estivants fortunés, la disparition de l’agriculture familiale, les opiacés qui forment désormais une économie de substitution font partie intégrante d’« American Spirits ». Le quotidien des personnages qui compte chaque dollar est mis en lumière.
Évidemment, nous sommes aux États-Unis… les armes sont donc un prolongement du corps. Fusil de chasse, Glock, AR-10 sont accrochés en bandoulière, non loin de la bannière étoilée. Ces armes sont le seul langage qui perdure quand tous les autres moyens de communication ont échoué. Cette extension du corps masculin, le fait de redresser une virilité que l’on sent vaciller par la détention d’une arme dit énormément sur cette Amérique qui ne sait plus communiquer avec des mots.
« American Spirits », montre également cette perte de la parole au profit de moyens plus radicaux. Dans les trois nouvelles, le point culminant de l’intrigue se situe toujours dans une scène où une arme change de main au pire moment possible.
Enfin, la dépendance sous toutes ses formes traverse le recueil comme une malédiction transgénérationnelle, sans jamais sauter une génération. Dans « Kidnappés », Russell Banks tente de faire du rêve américain une fiction héréditaire dans un arbre généalogique que l’on s’obsède à compléter sans jamais comprendre qu’on hérite moins du sang que d’un mensonge fondateur. Les ancêtres spoliateurs peuvent devenir des légendes locales respectables.
Le titre du recueil, « American Spirits », qui est aussi la marque de cigarettes que fument plusieurs personnages, résonne de façon assez ironique. Ce qui reste de l’esprit américain, dans ces vies rurales à bout de souffle, se réduit à une peau de chagrin… ou à cette fumée qu’on inhale à défaut de savoir comment s’en sortir.
La quatrième de couverture vend « American Spirits » comme un livre sur « des électeurs de Trump et des armes », une mécanique de suspense qui « fait la une du journal local ». Ce n’est pas tout à fait faux, mais c’est un résumé qui risque de le réduire à un roman noir politique qui pointerait du doigt une Amérique caricaturale. Or, ce que Russell Banks a écrit est l’inverse du règlement de comptes idéologique.
Engagé à gauche toute sa vie, il avait pleinement conscience qu’on ne comprend rien à la colère d’un pays en la moquant depuis l’extérieur.
Le vrai sujet d’« American Spirits » n’est pas Trump : il n’est qu’un symptôme. Ici, on parle de décennies d’abandon économique, de solitude rurale et de silence familial, tant et si bien que ces gens n’ont plus que la terre et le fusil pour se sentir exister. C’est très révélateur d’une situation et d’un mode de pensée.
Traduction : Pierre Furlan
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Editeur : Actes Sud
Sortie : 4 février 2026
256 pages, 22,80 euros
Existe au format audio pour Actes Sud Audio, lu par Thierry Blanc, Micky Sébastian et Pierre-François Garel, 7h17 d’écoute.
Biographie de l’auteur sur le site d’Actes Sud
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Comme je te le disais, j’ai très envie de lire ce livre. Déjà parce que ça fait longtemps que je souhaite découvrir cet auteur, et ensuite parce que les thématiques de ces nouvelles m’intéressent. Bref, une de mes prochaines lectures, je l’espère.
De vraies belles valeurs humaines. On en a tous besoin actuellement ♥️
Très intéressant ! Je n’ai encore jamais lu cet auteur. Je note, merci.
Décidément, ce Trump, partout où il passe, fait des ravages. Merci à toi pour le partage 🙏 😘