Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

La « Rue du Rendez-vous » se meurt. Seul un irréductible vieil homme refuse d’en être chassé. Il est bottier depuis toujours et même si son atelier ne compte plus guère de clients, il est toujours là. Du haut de ses 87 ans, Marcel vit désormais seul. «Une solitude pachydermique émane du vieil homme. Il a l’allure de son magasin, harassé, en sursis.» Un soir de grève, sous une pluie battante, Alice Beausoleil frappe à la porte de la boutique pour s’abriter. Elle a 25 ans, est vendeuse en boulangerie. Dans la rue du rendez-vous, le destin leur a donné rendez-vous. Cette rencontre va délier les langues, ouvrir les boîtes à souvenirs, rendre la vue à des aveugles, et offrir à chacun un début de guérison. Sous l’orage qui tonne, Marcel raconte l’histoire de sa vie, celle de sa mère la fantasque Nini, enceinte trop jeune, leurs séparations et leurs retrouvailles. Alice écoute. Celle qui «s’assassine à petit feu» depuis deux ans, trois mois et quatre jours porte un secret qu’elle n’est pas encore prête à partager. Et si, se confier à un inconnu était plus concevable que prévu ? 

« Rue du rendez-vous» est sans doute, pour moi, le roman le plus émotionnel et le plus bouleversant de Solène Bakowski. Il explore des thématiques fondamentales, de celles qui enrichissent une vie, tout en mettant en lumière de violentes blessures du passé difficiles à cicatriser. La puissance du récit réside sur l’intensité qu’elle confère à ses deux personnages. On image aisément une pièce de théâtre dans laquelle deux âmes éreintées conversent sous une pâle lumière qui préserve un peu leur anonymat. 

D’abord, Solène remonte aux origines : les liens mère-fils lors d’une grossesse non désirée. Et pourtant, malgré mon cœur de lectrice qui s’est serré, je sentais que ces deux-là avaient tout pour se retrouver. Puis, vient le portrait de Nini, cette mère excentrique, au comportement cocasse et aux attitudes extravagantes. Nini s’assure de « funambuliser» sa vie, de transformer le banal en extraordinaire, de mettre des paillettes dans la crasse des malheurs du quotidien. Une femme au destin exceptionnel, aux rêves plus grands qu’elle-même, à l’énergie indomptable. À travers le portrait de sa mère, Marcel raconte deux destins, toujours entremêlés, qui enrichissent autant l’un que l’autre et qui débordent de tendresse et d’amour.  

« Rue du rendez-vous » est aussi un roman sur le souvenir et la mémoire. Celle de Marcel d’abord qui raconte sa longue existence avec la sagesse de ceux qui ont beaucoup vécu et le recul nécessaire pour l’analyser. « Sa mémoire est un cimetière, il ne peut pas faire un pas dans Paris sans trébucher sur un de ses morts. » Son récit commence en 1929. C’est un hommage à sa mère et au crépuscule de sa vie, il ressent cette nécessité de transmettre cet héritage. « Parce que, s’il ne raconte pas, tout va s’éteindre avec lui. Et l’oubli, c’est le pire. » Malgré son jeune âge, Alice aussi a un passé, une blessure qu’elle cache, une punition qu’elle s’inflige. Pourtant, Alice est une jeune femme qui donne le change, sourit tout le temps, mais derrière ce sourire de façade se cache une terrible culpabilité. Marcel et Alice sont deux personnages solaires, pourtant terriblement seuls. Ils sont tous les deux souffrants de leurs passés. Cette rencontre est une occasion unique de s’autoriser à guérir grâce à la parole. « Les années m’ont appris deux choses. La première, c’est de ne jamais juger sans savoir. La seconde, c’est qu’on ne sait jamais rien. » Parler pour faire ressurgir les images et faire renaître les émotions, parler pour exorciser, parler pour cicatriser. Si Marcel se livre plutôt facilement, emporté par le souvenir de sa mère et de leurs folles années, Alice est moins encline à la confidence. Il faudra la sagesse d’un homme de 87 ans, bienveillant, sans propension au jugement pour faire tomber ses dernières barrières et surmonter sa honte. Le châtiment qu’elle s’est elle-même imposé a cannibalisé toute son existence et l’empêche de vivre. Celui qui a sa vie derrière lui et la sagesse de son âge lui transmet des messages essentiels. « À votre âge, on gaspille son temps à vouloir tout, tout de suite. Quand on comprend que c’est le voyage qui compte et pas la destination, il est trop tard, c’est déjà derrière. »ou « Comme quoi, on est toujours plus fort que ce qu’on donne à voir. »

Alice et Marcel. Marcel et Alice. Une rencontre improbable, accidentelle, mais essentielle.

J’ai terminé le roman de Solène en larmes… émue par la révélation d’Alice, triste de quitter ces personnages charismatiques, nostalgique de ces échanges si précieux, de ces confidences inestimables. Tant de belles choses ont été écrites, tant d’émotions ont jailli, tant de tendresse et de respect mutuels ont émergé. Même si «Le rire est une des premières choses que la solitude vous arrache quand elle s’installe.», l’espace de quelques heures, le soleil de l’âme a brillé et la solitude, la vraie, s’en est allée.

Il est des histoires qui vous transportent, des histoires qui vous émeuvent, des histoires que restent ancrées dans le creux de vos secrets intimes, que vous voulez à la fois partager et garder pour vous. « Rue du rendez-vous » est de ces histoires-là.

9 réflexions sur “RUE DU RENDEZ-VOUS, Solène Bakowski – Plon, sortie le 20 mai 2021.

  1. laplumedelulu dit :

    Je m’attendais à une chronique de ce genre Aude. Merci à toi. Merci pour Solène, merci pour Alice et Marcel. Merci pour Marcel et Alice. 🙏❤️🙏❤️🙏❤️

    1. Aude Bouquine dit :

      Solène a fait tout le boulot ❤️

      1. laplumedelulu dit :

        Ta chronique est magnifique Aude. Merci à toi de me donner l’envie de le lire. 🙏❤️

      2. Aude Bouquine dit :

        Merci beaucoup
        Un vrai coup de cœur ❤️

  2. Yvan dit :

    On garde toujours une histoire en partie pour nous, chaque lecteur la vit à sa manière propre. C’est à la fois égoïste et dans le partage

    1. Aude Bouquine dit :

      C’est une sensation assez étrange…

      1. Yvan dit :

        Je crois comprendre oui… On en parlera quand je l’aurai lu

  3. Je vais aller me l’offrir ! Il me tente beaucoup trop !

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