Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le Calamity Club de Kathryn Stockett

Quinze ans après « La Couleur de sentiments », Kathryn Stockett revient avec un texte romanesque à souhait, foisonnant, drôle, émouvant, historiquement ancré, peuplé de personnages formidables : « Le Calamity Club ». Une fois ce livre commencé, je vous garantis que vous n’aurez aucune envie que cette histoire s’arrête. 

Nous sommes dans le Mississippi en 1933. Birdie Calhoun vient de Footely, Mississippi, où elle tient la comptabilité d’un magasin général pour moins que ce que gagne le commis de quinze ans. Sa mère et sa grand-mère sont en difficulté financière. Elle vient rendre visite à sa sœur Frances, qui a épousé Rory Tartt, vice-président de banque à Oxford, pour lui demander de l’argent. Frances fait du bénévolat à l’orphelinat local pour occuper ses journées. 

À l’orphelinat, Birdie fait la connaissance de Meg, onze ans, condamnée au « programme professionnel », c’est-à-dire la conserverie, un travail d’enfants déguisé en formidable opportunité. Car, Garnett Pittman, présidente redoutable de l’établissement, l’a déclarée « mauvaise graine ». En effet, Meg est enfermée toute la sainte journée dans un bureau envahi par des taches d’humidité et dont une fenêtre est condamnée par des planches. Un cachot qui ne dit pas son nom…

Sous bien des aspects, Birdie et Meg se reconnaissent. Tout ce qui suit découle de cette reconnaissance. 

Ce que Birdie va découvrir ensuite, sur la maison des Tartt, sur Rory, c’est le roman entier qui va le raconter et il serait criminel de le déflorer davantage. Ce que l’on peut dire, c’est que, pour se sauver de situations désespérées, il faut avoir de la suite dans les idées et Birdie n’en manque pas. 

Le prologue annonce la couleur avec l’achat de quatre-vingt-dix-neuf Merry Widows dans une pharmacie locale. Vous saurez bientôt de quoi il s’agit… Entre roman d’aventure et chronique sociale, « Le Calamity Club » ne vous lâchera plus  pendant six cent quatre-vingt-deux pages.

« Le Calamity Club » alterne deux voix. 

D’abord celle de Birdie, une héroïne loin d’être conventionnelle. C’est l’une des figures féminines les plus irrésistibles que j’aie rencontrées dans un roman depuis longtemps (avec celle de « Comme au premier jour » de Claire Lombardo). 

Birdie observe tout, note tout, ironise sur tout, y compris sur elle-même. Elle n’a aucune illusion sur sa place dans le monde, sur ce que la société de 1933 réserve aux femmes sans mari et sans argent. Et elle refuse avec sérénité de s’en émouvoir plus que nécessaire. 

Kathryn Stockett lui a donné la voix de la résistance tranquille, mais certaine, et l’oppose à sa sœur Frances, qui en est l’exacte opposée. Birdie possède un sens moral qui ne se négocie pas et dénonce ce qui lui paraît injuste sans se préoccuper de l’image qu’elle renverra d’elle-même. Ses actions à l’orphelinat ressemblent assez à celles d’un éléphant dans une cristallerie.

Ensuite, celle de Meg, cette petite fille mise au placard, littéralement. À onze ans, presque douze, elle a déjà compris tout ce que les adultes s’obstinent à ne pas voir. Elle sait reconnaître une fausse gentillesse d’une vraie. Ainsi, Garnett Pittman, la « Faux-Cul », et Frances Calhoun la « Lèche-Cul » ont les surnoms qu’elles méritent. Elle sait que les dames bénévoles de l’orphelinat regardent les grandes filles comme si elles étaient perdues : trop grandes pour être adoptées. Sa mère à elle est partie faire des courses et n’est jamais revenue. Lorsqu’elle rencontre Birdie, la seule qui parvienne à l’apprivoiser, une confiance réciproque naît.

Avec ce personnage Kathryn Stockett fait entendre la voix d’une presque adolescente qui survit, et qui survit avec une énergie et une curiosité qui dépassent toutes les tentatives de la réduire au néant. 

Enfin, une autre voix entre dans le roman dont je ne souhaite pas trop parler. Elle s’appelle Charlie c’est tout ce que je vais vous révéler. 

Dans « Le Calamity Club », Kathryn Stockett explore toutes les formes que peut prendre la maternité quand le destin, la classe sociale, la race ou la biologie viennent contrecarrer les plans les plus simples. À travers ses personnages, elle dit que le droit d’être mère n’appartient pas à celles qui ont l’argent, le statut ou la respectabilité. Et que les femmes qu’on déclare indignes de ce droit, parce qu’elles sont pauvres, parce qu’elles ne sont pas de « bonnes graines », ou encore parce qu’elles sont noires, font preuve d’un amour maternel, d’une ténacité et d’une ingéniosité que personne ne soupçonne. 

Incontestablement, « Le Calamity Club » repose sur une sororité improbable. Rien ne prédestinait les nombreuses femmes du roman à se rencontrer. Il raconte ce qui se passe quand ces femmes que tout devait séparer décident, pour des raisons qui leur sont propres, de faire cause commune. Birdie, Charlie, Flossy, Esmeralda, Ruby, Dixie, Trixie, Virginia forment un groupe pour des raisons différentes, mais légitimes.

Leur solidarité ne passe pas par l’affection, ni même par la sympathie, mais par la reconnaissance de ce qu’elles ont en commun : leur vulnérabilité dans un monde qui leur a toujours signifié clairement qu’elles valaient moins ou rien. « Le Calamity Club », c’est une alliance pour la survie.

Kathryn Stockett connaît le terrain du Sud profond. Elle l’avait déjà arpenté dans « La Couleur de sentiments ». Ici, son regard est encore un peu plus acéré.

En 1933, dans le Mississippi, la Grande Dépression a fait son travail. Les maisons sont saisies, les produits de nécessité sont achetés à crédit, les magasins et les usines ferment. Pourtant, derrière cette pauvreté, la mécanique de la respectabilité continue de tourner comme si de rien n’était, à l’image de ces dames du comité de l’orphelinat qui semblent vivre dans un autre monde, sans aucune conscience de l’état dans lequel se trouve le pays. 

Garnett Pittman, la « sorcière » du roman, croit sincèrement faire le bien tant elle est déconnectée de la réalité, bigote jusqu’à l’étouffement, moralisatrice jusqu’aux os. Personne ne la pousse dans ses retranchements… jusqu’à l’arrivée de Birdie.

Outre l’aspect romanesque indéniable, l’humour est au cœur du roman. « Le Calamity Club » est vraiment très drôle. Les échanges entre Birdie et sa sœur sont lunaires, le « dialecte » de Flossy savoureux, certaines scènes comme celle des entretiens d’embauche, sont hilarantes. La cerise sur le gâteau, et ce qui rend ce roman absolument formidable, c’est que l’humour et l’émotion ne sont jamais séparés. Souvent, on rit et on a la gorge serrée en même temps. Il est difficile de faire sourire tout en racontant des événements parfois dramatiques, mais Kathryn Stockett  maîtrise cet art avec une dextérité stupéfiante. 

Et puis, il y a cette dimension romanesque que je cherche de plus en plus dans mes lectures. Ici, vous êtes autant dans un récit d’aventures que dans du roman noir historique, que dans du théâtre avec comique de situation. Il s’y passe toujours quelque chose. L’ennui est totalement absent de ce texte, et même s’il avait fait plus de mille pages, j’aurais pu resterencore des heures à suivre ces femmes. Il faut dire que je les ai tellement aimées !

Vous vous demandez sans doute pourquoi ce titre : « Le Calamity Club ». Disons qu’il s’agit d’un nom pour désigner un groupe de femmes qui ont décidé de transformer leurs désastres personnels en coalition. Kathryn Stockett démontre que ces femmes que la société a déclarées perdues, indignes ou irrécupérables sont celles qui possèdent toutes les ressources pour s’en sortir quand tout s’effondre.

« Si on vous donne une bouffée d’air frais et qu’ensuite on vous la reprend, vous vous battrez comme une lionne pour la récupérer. » Toutes vont se battre pour récupérer leur bouffée d’air. 

« Le Calamity Club » rassemble tout ce que j’aime en littérature. C’est un roman romanesque au sens le plus noble du terme, mais c’est aussi un texte politique, féministe, ancré dans l’histoire américaine avec intelligence. C’est un roman vivant, qui respire, peuplé de personnages impossibles à oublier. Il aura fallu attendre quinze ans pour retrouver Kathryn Stockett, mais quel retour !

Je vous assure que l’on est bien mieux au sein du « Calamity Club » que dans le monde réel…

Achat personnel – Chronique non rémunérée

Traduction : Laura Satz

Titre original : The Calamity Club

Editeur : Robert Laffont

Sortie : 28 mai 2026

682 pages, 24,90 euros

Existe au format audio pour Lizzie, lu par Estelle Galarme et Elia-Carmine Robbe, 28 heures d’écoute.

 

Découvrez mon autre coup de coeur du mois de juin.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

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