J’ai rencontré Anna McPartlin il y a presque dix ans avec « Les derniers jours de Rabbit Hayes ». Que d’émotions lors de cette lecture ! Depuis, je suis ses publications et, quand « Les Silencieuses » a été annoncé, il était clair qu’il ferait partie de mes achats du mois d’avril. Ce roman met en scène une héroïne dotée d’une détermination à toute épreuve. Nous sommes en 1980, dans l’Ouest de l’Irlande, où Mary Shea exerce la fonction de garda au sein de la police locale. C’est la seule femme dans un milieu très masculin où la testostérone règne en maître.
Le récit commence sur une plage, dans une dune que les gens du coin appelleront ensuite « le berceau ». On y a trouvé un nouveau-né mort, enveloppé dans une serviette bleue rêche. Il sera baptisé Crónán par le père Cunningham, appelé en urgence pour accomplir les derniers rituels. Crónán veut dire « petit brun », et c’est un prénom irlandais ancien. La première à arriver sur les lieux est Mary Shea. Vingt-huit ans, grande et blonde, seule femme du commissariat de Nead Mara, Mary Shea va devoir s’imposer pour avoir le droit d’enquêter sur cette affaire.
Pour comprendre « Les Silencieuses », il faut comprendre l’Irlande de 1980. Anna McPartlin la dépeint en une page juste avant le prologue.
« Jusqu’à un passé très récent, notre belle Irlande, si culturellement riche et illustre fût-elle, était glaciale pour les femmes. Les adolescentes des années 1980 y étaient soumises à une société patriarcale dévote, terrifiée par la sexualité féminine et résolue à la contrôler. À cette époque, des événements réels, terribles, mirent en lumière les extrémités auxquelles en étaient arrivés les Irlandais, à quel point la vie était difficile pour les femmes et les jeunes filles, et jusqu’où allait se nicher la cruauté au coeur de l’Église et de l’État irlandais. »
Ainsi, une femme ne pouvait pas exercer un métier si elle se mariait. Mary a donc volontairement renoncé à cet aspect de sa vie pour travailler. Autant dire qu’avoir un enfant hors mariage était impensable : une honte pour sa famille, une pécheresse pour l’Église, une criminelle potentielle pour la justice.
La découverte du bébé Crónán laisse très vite supposer qu’une fille-mère a accouché dans le plus grand des secrets, a tué son enfant et l’a déposé sur la plage. Charge à la police de retrouver la responsable pour la pendre haut et court.
« Les Silencieuses », met en lumière cette Irlande qui se croyait bienveillante et qui était, en réalité, glaciale pour ses femmes.
Il faut dire qu’Anna McPartlin s’est inspirée d’un fait réel pour écrire ce roman. Je ne vous dirai pas lequel parce que ce n’est pas le sujet du texte. La seule chose à savoir est que l’État irlandais s’est alors trompé dans la désignation de la coupable, et que, des années plus tard, grâce à des preuves ADN, la vérité a pu éclater au grand jour. En inventant le personnage de Mary, l’autrice explore ce qui aurait pu changer ou être évité si l’enquête avait été effectuée par une femme.
En effet, très rapidement, le lecteur se rend compte de la différence de traitement de l’affaire entre les hommes et cette femme. Lorsque l’inspecteur Foley arrive de Dublin, ses certitudes sont déjà faites. Son enquête ne consistera qu’à trouver les preuves qui confirment ce qu’il sait. Peu importe si les scénarios sont abracadabrants et dignes d’un film de science-fiction, il a déjà décidé qui est coupable.
La mécanique de l’enquête est fort bien décrite. D’abord, la photo choisie pour la presse, qui représente la suspecte sous son jour le plus défavorable… Puis, des aveux « arrachés » par des policiers violents prêts à tout. Le tout est articulé autour d’incohérences plus énormes les unes que les autres, qui nous font, nous lecteur, lever les yeux au ciel tant elles sont saugrenues.
Anna McPartlin s’attache à décortiquer la façon dont un système décidé à conclure peut ignorer toutes les preuves contraires, fabriquer une coupable idéale et la livrer à l’opinion publique dans les délais les plus brefs.
Pendant que les chiens aboient, la caravane passe. La caravane, c’est Mary Shea. Elle ne fait pas de coup d’éclat. Elle ne confronte pas Foley frontalement. Elle cherche des preuves consciencieusement. Elle refait les trajets, chronomètre les durées, cherche la précision. Car dans « Les Silencieuses », Mary a développé une véritable capacité d’observation et une patience à toute épreuve. Ce n’est pas parce qu’elle se tait qu’elle est passive. Bien au contraire. Sa force à elle est l’obstination, la discrétion et les résultats. Une main de fer dans un gant de velours, puisqu’à terme, elle devra convaincre.
« Les Silencieuses » est avant tout un roman féministe, au sens le plus concret du terme. Anna McPartlin pose une question simple : qu’est-ce qui change quand c’est une femme qui enquête ? La réponse tient en peu de mots : le regard porté sur la victime. Là où Foley voit une suspecte à confondre, Mary voit une jeune fille qui a accouché seule dans le noir et qui souffre. Ces « silencieuses » du titre désignent toutes celles qui se sont tues, par peur, par honte, par calcul de survie et par peur, dans une société qui punissait celles qui ne marchaient pas droit.
J’ai aimé « Les Silencieuses », car c’est un roman sur le prix de l’honnêteté face à des institutions fermement décidées à se protéger elles-mêmes. Un peu comme en France actuellement… Car l’Irlande catholique de 1980 n’est pas si loin de nous. Ces dernières années, la France a eu ses propres miroirs déplaisants à regarder en face. Des affaires qui ont surtout servi de combustible politique plutôt que de leçon sur les failles du système. Des plaintes déposées pour des faits graves sans que personne ne bouge. Des figures nationales vénérées pendant des décennies dont les actions ont été dénoncées sans aucune conséquence…
Pourtant, Anna McPartlin se garde bien de juger les choix faits, elle se contente de les énoncer et d’en montrer les ambiguïtés. À chacun de se faire sa propre idée. Mentir par omission, enfreindre les règles, jouer le jeu des institutions pour mieux les contourner… La fin justifie-t-elle les moyens ? Car, finalement, dans « Les Silencieuses », Mary ne fait que reproduire ce que les hommes font et de jouer avec leurs armes. La grande différence réside dans la finalité de son entreprise : la recherche de la vérité.
Je ne vais pas vous mentir : c’est certainement le roman d’Anna McPartlin que j’ai le moins aimé. Par rapport aux autres, il m’a manqué un peu d’émotions et de chair. L’ancrage historique est rigoureux, l’intrigue est bien construite, mais je n’ai pas retrouvé ce que j’aime chez cette autrice, des personnages forts dont on se souvient, des sentiments qui viennent vous bousculer. « Les Silencieuses » manque aussi parfois de cette densité sensorielle qui fait les grands romans irlandais.
Cela dit, le roman reste une lecture agréable, Mary Shea est d’une compagnie plaisante, et je n’ai pas senti le fait divers derrière l’histoire. (Reprendre des faits divers dans un roman n’est pas forcément ma tasse de thé.) Le tout est mené avec intelligence et cohérence. C’est déjà pas si mal.
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Traduction : Valérie Le Plouhinec
Titre original : The Silent Ones
Editeur : Le Cherche Midi
Sortie : 16 avril 2026
408 pages, 22 euros
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Je me demande si un jour, les femmes seront vraiment considérées comme des êtres à part entières, et non des objets qu’on met là juste pour faire joli.
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Je n’ai lu qu’un roman d’elle, Les derniers jours de Rabbit Hayes, que j’ai adoré. Le résumé de celui-ci ne me tente pas trop. En même temps, celui de Rabbit Hayes ne me tentait pas non plus, alors, à voir. 😁
Rabbit Hayes c’était quelque chose ❤️
Je crois que non… malheureusement…
C’est bien ça le problème…