Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Détourner le regard pour ne pas percevoir la misère ou la souffrance. Faire semblant de regarder ailleurs, ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir. Avancer. Éviter de s’appesantir sur le dénuement. Résister au pouvoir d’imaginer quelle fut la vie de celles et de ceux qui habitent sur nos trottoirs, sous nos ponts, près des bouches d’aération qui renvoient de la chaleur en hiver. Ignorer. Par honte, par gêne, par refus d’images intrusives dans nos quotidiens bien huilés. Eddy, 10 ans, tombe sur une SDF morte dans la rue. Cette image le hantera durant vingt ans. Qu’a-t-il à se faire pardonner ? Pourquoi cette obsession de vouloir réparer ? Qu’espère-t-il trouver à travers cette quête : redonner un nom, reconstruire l’histoire personnelle de cette femme dont le visage l’obsède ? Eddy n’a pas eu une vie facile. Casanier, gêné dans ses rapports à l’autre, honteux de son passé, « inapte à l’existence », c’est son métier de veilleur de nuit et surtout une émission de radio « La nuit de Luciole » qui lui redonne le goût d’entreprendre, de réparer, de remonter le fil du passé. Il s’en passe des choses la nuit… c’est un tout autre monde qui ouvre ses portes. « Toi et moi allons additionner nos solitudes et traverser le pont jusqu’à l’aurore. » La nuit, c’est l’heure des confidences chuchotées, des aveux murmurés à des inconnus, et, parfois, des révélations. 

En jouant sur plusieurs espaces-temps, Solène Bakowski raconte à la fois les évènements de cette nuit à la maison de la radio au printemps 2022 et le début de l’enquête menée par Eddy au printemps 2021. Un an de péripéties, de rencontres et de confidences pour Eddy. Une nuit à les entendre et à en prendre connaissance pour Luciole. Les êtres sont parfois plus proches qu’on le croit et certains liens, même tenus, parfois invisibles, les rapprochent sans qu’ils en aient même conscience. La vie, cette magicienne un peu fantasque élabore des chemins tortueux juchés d’indices ou d’êtres humains qui, s’ils sont trouvés, permettent de guérir l’autre ou de se guérir soi-même. « Il faut beaucoup aimer les gens » raconte les hasards fabuleux, les rencontres inopinées, les liens inattendus, mais tangibles. Des moments de grâce. « À quoi tient la vie ? À nos liens invisibles ; à nous, inconnus, qui, sans le savoir, sommes raccordés. À nos existences qui se percutent en silence. » 

Comme dans « Rue du rendez-vous », Solène Bakowski s’intéresse à la mémoire et à la transmission. Son personnage, Marcel, pensait : « Parce que, s’il ne raconte pas, tout va s’éteindre avec lui. Et l’oubli, c’est le pire. » Dans « Il faut beaucoup aimer les gens », c’est Eddy qui est dépositaire de cette mémoire par l’intermédiaire de l’image obsédante de cette femme morte et l’enquête qu’il décide de conduire vingt années plus tard. Que laissons-nous sur terre de nos existences, pour ceux qui ne sont ni peintres, ni écrivains, ni « célèbres » ? Nous vivons dans le souvenir des autres, ceux qui, par le truchement de leur mémoire, transmettent qui nous étions, nos gestes, nos paroles. Ces « histoires » devraient se passer de génération en génération afin que le devoir de mémoire subsiste. « Savez-vous qu’il faut environ un siècle pour que le souvenir d’une personne disparaisse tout à fait ? » L’auteur aborde cette force du souvenir, de la nécessité de transmission sans jugement moral, mais en mettant la lumière sur cette passation indispensable qui permet de faire vivre l’Autre bien au-delà de sa disparition physique. 

« Rue du rendez-vous » et « Il faut beaucoup aimer les gens » se complètent admirablement bien. Le lecteur attentif sent que Solène Bakowski a pris un chemin : les liens du sang et les liens que l’on crée, la magie des rencontres, les choses qui n’arrivent pas par hasard, ces petits riens qui changent la vie, les âmes interconnectées qui finissent par se reconnaître. J’aime sa façon de rendre l’invisible visible, de lever le voile sur les héros ordinaires, ceux qu’on voit à peine. Ses romans sont doux, vibrants, profonds et révélateurs de vraies qualités humaines… d’obsessions personnelles peut-être aussi. Quelle chance avons-nous d’être autorisés parfois à pénétrer son jardin secret. Ses livres sont de véritables cadeaux. 

RUE DU RENDEZ-VOUS, Solène Bakowski – Plon, sortie le 20 mai 2021.

2 réflexions sur “IL FAUT BEAUCOUP AIMER LES GENS, Solène Bakowski – Plon, sorti le 5 mai 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Ta chronique en est un aussi de cadeau. Merci à toi Aude 🙏😘

  2. Yvan dit :

    on est en phase pour les publications ;-). C’est vrai, tu as raison, ses deux derniers livres se complètent assez

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