Vous avez des envies de voyage ? Maison Pop vous propose diverses explorations dans de grandes villes européennes. J’ai commencé par « Les héritiers de Lisbonne », que j’avais envie de lire depuis sa sortie. Ce roman s’installe au Portugal et fleure bon les pastéis de nata et la peinture fraîche des azulejos. Dès les premières pages, Gabriel Blancard vous emporte dans la ville de Lisbonne et vous propose un voyage à double temporalité.
« Les héritiers de Lisbonne » s’ouvre en 2024. Madalena Silva, veuve depuis quelques mois, signe chez le notaire l’acte d’achat d’un immeuble délabré au croisement de la Rua da Prata et de la Rua da Vitória, en plein cœur de Lisbonne. L’immeuble est en piteux état : façade d’azulejos couverte de tags, fenêtres condamnées, squatteurs qui ont laissé les étages supérieurs dans un état déplorable. La réhabilitation du bâtiment s’avère compliquée et promet d’être un gouffre financier. Pourtant, Madalena veut en faire un hôtel, et ainsi, réaliser un rêve qui lui est cher.
C’est l’assurance vie de Filipe, son défunt mari écrivain, qui va financer l’opération. Face au deuil, Madalena décide de transformer le fruit d’une vie partagée en quelque chose de neuf et de vivant. Une belle idée.
Durant les travaux, elle découvre un carnet appartenant à Maria Barreiros, jeune gouvernante arrivée de la vallée de Silveira au printemps 1907. Engagée par la famille Ribeiro, les propriétaires de l’immeuble, Maria y consigne tous les faits marquants de sa nouvelle vie.
Les chapitres alternent entre le présent de Madalena et le passé de Maria. Gabriel Blancard tisse ces deux fils avec une réelle habileté. Progressivement, les fils se rejoignent à travers, notamment, la fresque d’azulejos qu’on restaure dans le hall de l’hôtel.
Dans « Les héritiers de Lisbonne », le personnage le plus fascinant est la ville de Lisbonne elle-même, qui traverse les siècles sans perdre son âme. Ses rues pentues, ses tramways qui grincent, ses façades alternant azulejos immaculés et murs tagués, ses jardins où les cèdres du Liban ombragent les allées de gravier, ses tavernes de l’Alfama où le fado monte des entrailles entre beauté et désespoir donnent envie de se perdre dans cette ville décrite de manière si saisissante.
Entre 1907 et 2024, les rues possèdent toujours le même nom. Le Convento do Carmo, ouvert sur le ciel depuis le tremblement de terre de 1755, est toujours debout avec ses arches brisées. Les pastéis de nata sont toujours aussi réputés. L’ancienne fabrique de céramique Viúva Lamego, où l’un des personnages allait chercher ses carreaux au début du siècle, est toujours là.
Ce Lisbonne qui traverse les époques sans se trahir confère au roman un charme fou. On y entend la mélancolie portugaise si singulière de la saudade, qui irrigue les deux lignes temporelles de sa nostalgie. Gabriel Blancard connaît l’intimité de Lisbonne,qu’il nomme quartier par quartier,et cette précision donne au texte une âme.
Vous êtes-vous déjà demandé si les bâtiments avaient une âme, la mémoire de ceux qui les ont habités ? L’immeuble de la Rua da Prata acheté par Madalena a absorbé l’histoire des gens qui y ont vécu. Ce bâtiment en sommeil attend d’être réveillé par sa nouvelle propriétaire. Par ailleurs, la découverte du journal intime oublié dans les murs depuis plus d’un siècle devient la clé qui permet à Madalena de comprendre non seulement l’histoire de l’immeuble, mais sa propre histoire. Car finalement, qu’est-ce qui a poussé cette femme à se lancer dans un tel projet ?
Dans « Les héritiers de Lisbonne », on parle énormément d’azulejos, ces carreaux de faïence émaillée, et particulièrement de la fresque qui ornait le hall du futur hôtel et qu’il faut restaurer. La restauration de cette fresque est hautement symbolique, et permet de redonner à chacun sa place dans l’histoire.
« Les héritiers de Lisbonne » est aussi une histoire de femmes. Il est d’abord question de condition féminine à travers les siècles. Ce qui unit les deux narratrices à cent ans d’écart, c’est à la fois leur solitude et leur obstination. Sans rentrer dans les détails, dans les deux cas, ces femmes doivent prouver ce que les hommes autour d’elles n’ont pas à prouver. Maria doit démontrer à la famille Ribeiro qu’elle est digne de confiance, et Madalena , elle, doit se battre contre un système juridique, bancaire et social qui lui oppose des obstacles.
Le roman montre ce qu’elles doivent affronter pour exister pleinement. Elles partagent une force commune qui les unit par-delà le temps.
Dans les deux époques, l’amitié féminine apparaît comme le socle du roman. Qu’il s’agisse du passé ou du présent, les deux amitiés développées sont solides et indispensables. Mais cela, je vous laisse le découvrir.
Enfin, « Les héritiers de Lisbonne » est aussi un roman sur l’art qui permet aux hommes de continuer à exister à travers les époques. Certains personnages l’expriment à travers les azulejos, d’autres par la rédaction de poèmes qui seront chantés, d’autres encore à travers la musique, le piano notamment, qui permet de voyager malgré un handicap. L’art apparaît comme une nécessité, et permet à différents protagonistes de s’ancrer dans une société où ils n’avaient pas, a priori, leur place.
La vocation de Maison Pop est l’évasion à travers des récits conçus pour voyager, s’évader et rêver. « Les héritiers de Lisbonne » y trouve toute sa place. Ce premier roman de Gabriel Blancard remplit toutes ces fonctions. La double temporalité fonctionne très bien, les deux voix féminines sont bien distinctes et l’une ne prend pas le pas sur l’autre, la ville de Lisbonne est décrite avec précision et tendresse. Tous les personnages, y compris les secondaires, ont leur propre épaisseur. Ce type d’ouvrage n’est pas sans rappeler la saga des sept sœurs, et, si vous l’avez aimée, vous risquez fort d’apprécier et ce livre, et cette collection.
Gabriel Blancard a construit un joli roman sur la mémoire des lieux, la résilience des femmes, et la façon dont l’art traverse les siècles sans s’abîmer. Il l’a construit dans une ville qu’il aime visiblement. Un très joli moment de lecture.
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Editeur : Maison Pop
Sortie : 7 mai 2025
416 pages, 19,95
Existe au format audio pour les éditions Thélème, lu par Cristel Wallois, 11h41 d’écoute.
Elle est belle cette chronique. Ça donne envie d’aller à Lisbonne. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Il est dans ma liste à lire en audio et c’est tout à fait le genre de roman que j’adore à cette période de l’année.
Parfait pour moi aussi. J’en ai acheté certains, et d’autres dans ma bibliothèque audio 😉
Clairement !! Je vais me faire toute la liste !