Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

D'autres printemps de Virginie Grimaldi

J’aime mon rendez-vous annuel avec Virginie Grimaldi. Cette année, la couverture printanière « D’autres printemps » donne envie de l’offrir à toutes les femmes fortes de notre entourage, comme une béquille sur laquelle s’appuyer. 

Flora a quarante-cinq ans et la lucidité caustique de quelqu’un qui se connaît suffisamment pour savoir exactement à quel point elle se rate. Elle travaille dans une mairie sous les ordres d’un certain Ghislain, petit chef en contreplaqué, dont j’espère sincèrement qu’un exemplaire de ce roman traîne quelque part dans son existence et qu’il y reconnaît son portrait assez nettement pour passer une nuit difficile. 

De manière générale, Flora ne peut plus blairer les gens. Ceux qui répondent à un texto par un appel téléphonique, ceux qui palpent toutes les tomates avant de les reposer, ceux qui marchent lentement au milieu du trottoir en rangée de trois « comme s’ils étaient Moïse ». Je ne sais pas vous, mais moi, je viens de me faire deux amies.

Dans son téléphone, Flora a une application de rappels qui affiche régulièrement « appeler mamie ». Ce rappel a été reporté un nombre incalculable de fois… Ça vous parle ? C’est normal, on a tous fait ça. Sauf que dans « D’autres printemps », à la trente-septième fois, mamie fait un AVC. Comme nous, Flora a sans cesse reporté ce qui comptait le plus dans son existence. Elle pensait avoir le temps, mais celui-ci a décidé d’arrêter d’attendre. C’est l’événement qui déclenche la fuite de Flora. Sans plus attendre, elle saute dans sa voiture pour rejoindre sa grand-mère. Ghislain peut aller se rhabiller.

Line a quatre-vingt-dix ans, un sourire permanent sur le visage, et des regrets. Elle ne souhaite qu’une seule chose : qu’on l’arrache à sa chambre de quinze mètres carrés pour un dernier voyage, vers un petit village de Toscane dont personne dans la famille ne soupçonne l’existence, même pas ses propres enfants. Flora dit oui sans hésiter. Elles fuguent au matin, direction Valdoro Alto. Deux femmes, une voiture, un secret vieux de quatre-vingts ans, et, vous le saurez bientôt, un morceau de gorgonzola qui va changer votre rapport aux odeurs.

Cependant, une question va traverser le roman : pourquoi l’Italie, et spécifiquement ce village ? Un road trip est toujours propice aux confidences…

Vive la promiscuité de la voiture, des chambres d’hôtel partagées, des repas privilégiés. La grand-mère et la petite-fille prennent le temps de se connaître et de se faire des confidences. On ne connaît jamais réellement ceux qui partagent nos vies. L’occasion pour Virginie Grimaldi d’aborder deux thématiques centrales : les origines de Line, l’absence de descendance de Flora. Entre légèreté savoureuse du voyage et confidences intimes, « D’autres printemps » émeut autant qu’il fait rire. 

C’est ce que j’affectionne tout particulièrement dans les romans de l’autrice. Elle a un talent rare pour entremêler la joie et la nostalgie, souvent dans un même chapitre. Elle superpose le rire et la peine dans une même scène, comme dans la vraie vie, car celle-ci ne sépare jamais les émotions, aussi ambivalentes soient-elles. Virginie Grimaldi désarme par le rire, puis frappe quand les défenses sont baissées. Et j’adore ce brassage d’émotions. Il m’est arrivé plusieurs fois de rire franchement, ce qui est, pour moi, le signe d’un récit qui fonctionne vraiment.

À l’instar du gorgonzola du roman, les rires et les larmes sont trimballés de chambre en chambre, et de scène en scène. C’est l’occasion pour les personnages de se confier, ou de réaliser des choses restées obscures jusque-là. C’est la méthode Grimaldi et elle fonctionne rudement bien. 

Outre les deux grandes thématiques de « D’autres printemps » que je vous laisse découvrir, j’ai particulièrement savouré le rapport au temps développé dans ce roman. Une scène (celle de la baignoire) renverse la logique habituelle :  ce n’est plus la grand-mère qui s’occupe de sa petite-fille, c’est Flora qui s’occupe de Line. Elle le fait avec les mêmes gestes reçus enfant, ces gestes qui disent la tendresse et l’amour infini. C’est pour moi l’une des plus belles scènes du roman. Si vous avez dans votre entourage des grands-parents qui ont besoin de soins, vous comprenez où je veux en venir. 

D’ailleurs, le renversement des rôles traverse tout le roman. Il touche à la vie, mais aussi à la fin de vie. Par l’entremise de la maison de retraite, Virginie Grimaldi montre la culpabilité de ceux qui ont pris cette décision et la souffrance de celle qui y vit. Sans jamais trancher ni désigner de coupable, avec cette manière toute personnelle qu’elle a de poser les questions difficiles et de vous laisser réfléchir aux réponses.

« D’autres printemps » parle énormément aux femmes de plus de quarante ans. Les références culturelles devraient vous rappeler quelques souvenirs. Mais deux choses débordent ces frontières. La première dit combien il est essentiel d’avoir un corps qui fonctionne, à quarante ans ou à quatre-vingt-dix. « C’est un miracle, on devrait remercier le ciel chaque jour. C’est quand ça fout le camp qu’on en prend conscience. » 

La deuxième développe l’idée qu’il n’est jamais trop tard. Line va au bout de son histoire personnelle, Flora entrevoit qu’une autre vie est encore possible.« Ta vie aura la même durée que tu pleures ou que tu danses. »  Certains dossiers laissés en friche peuvent encore être rouverts… et les rappels reportés peuvent encore être honorés. 

« D’autres printemps » sont possibles, même quand on est persuadés de vivre la dernière saison.

Editeur : Flammarion

Sortie : 6 mai 2026

350 pages, 20,90 euros

Existe au format audio chez « Écoutez lire », lu par Julia Faure, et Danièle Lebrun, 6h30 d’écoute. 

Chronique : Les heures fragiles, Virginie Grimaldi – sortie poche le 6 avril 2026

D’autres avis sur le roman – Babelio –

3 réflexions sur “D’autres printemps, Virginie Grimaldi.

  1. Un roman que je ne manquerai pas de découvrir !

  2. Je ne suis pas encore assez « aware » pour ça 😏…

  3. laplumedelulu dit :

    Une chronique magnifique, encore une fois. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

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