Lors de mes différentes expatriations aux États-Unis, je n’ai eu qu’une seule exigence : ne jamais vivre dans un État appliquant encore la peine de mort. Il aura fallu « Everglades », le nouveau roman de R.J. Ellory pour que je me souvienne de ce souhait. Le plus « américain » des écrivains britanniques place son intrigue en Floride, fief d’un certain chevelu qui n’en finit pas de sévir, et plus particulièrement à Southern State, établissement pénitentiaire fédéral dans lequel existe un couloir de la mort.
Nous sommes en 1976. Garrett Nelson est shérif adjoint. Lors d’une mission de soutien, une fusillade éclate et Nelson est grièvement blessé à la jambe. Sa carrière dans les forces de police s’arrête là. Il rencontre Hannah Montgomery dans son processus de soins et c’est elle qui évoque pour la première fois la possibilité de travailler à Southern State. Son père Franck et l’un de ses frères Ray y exercent le métier de gardien de prison : une bonne solution pour Nelson qui boitera à vie.
Alors qu’il fait ses premiers pas dans cet établissement de haute sécurité, Nelson n’imagine pas un seul instant à quel point ce travail va profondément changer sa nature profonde, et mettre à mal ses convictions.
« Everglades » tend une embuscade au lecteur qui n’imagine pas où il met les pieds. Il sera mis à l’épreuve sur bien des sujets. R.J. Ellory le plonge dans un récit poisseux, où la solitude existentielle, la responsabilité, l’intégrité et la quête de sens côtoient des blessures irréversibles, tant physiques que psychologiques.
Ces dernières semaines, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de me poser une question : qu’est-ce qui nous définit en dehors de notre métier ? Comment notre activité professionnelle interagit-elle sur notre personnalité ?
À travers le personnage de Garrett Nelson, Ellory explore la manière dont un métier peut façonner une identité, jusqu’à considérablement l’éroder. Être policier a certes façonné Nelson, même s’il avait déjà un système de valeurs aiguisé, une façon de voir le monde sous le prisme de la loi, de la faute et de la réparation. Grâce à son uniforme, il portait une armure.
Lorsqu’il devient gardien de prison, cette armure devient sa propre cage, ses certitudes sont chamboulées alors qu’il est encore en pleine phase de reconstruction et qu’il fait le deuil de son ancien métier. Il perçoit de profonds changements qui s’opèrent en lui, plombé par la certitude que ces murs peuvent irrémédiablement le métamorphoser. « (…) Southern State s’était insidieusement glissé en lui et commençait à le transformer. » Ainsi, sa profession l’use et le déforme, à tel point qu’il ne cesse de s’interroger : « Et je me demande si ce boulot peut faire de moi un homme avec qui tu n’as plus envie de vivre… »
À ses débuts, il découvre un univers carcéral éprouvant, régi par des codes précis, des dynamiques hiérarchiques internes lourdes et une violence latente. Rapidement, il est confronté à la brutalité du système et à l’impossibilité de préserver son intégrité personnelle dans un environnement où l’inhumanité semble ordinaire.
Le placer dans une situation où il doit assister à sa première exécution permet à R.J. Ellory d’offrir à « Everglades » LA scène la plus marquante, la plus terrifiante et la plus épouvantable qu’il m’ait été donnée de lire. Sans renfort de superlatifs inutiles, sans excès de zèle, il décrit avec précision les différentes étapes que constitue une mise à mort par chaise électrique. Ce face-à-face entre deux formes de violence, celle du crime et celle de l’institution, apporte des interrogations glaçantes sur la légitimité de la mort légale.
Les échanges entre Nelson et Franck, son beau-père, fournissent un éclairage saisissant sur la façon dont certains pensent et justifient cet acte de barbarie. Ce qui fait dire à Nelson : « J’ai l’impression d’avoir perdu ma foi essentielle dans l’humanité. » Au regard de notre actualité brûlante, des dérives vers lesquelles le gouvernement américain penche de plus en plus, il m’apparaît très clairement qu’Ellory force le lecteur à s’interroger. « Everglades » est en ce sens un miroir de notre société.
Autre sujet, et pas des moindres : le système carcéral. R.J. Ellory dresse un portrait réaliste et nuancé du système carcéral américain. C’est quand même le pays où un condamné peut prendre quatre cents ans de prison, comme si la sentence « prison à vie » ne suffisait pas !
Les établissements de haute sécurité, et notamment ceux équipés de couloirs de la mort, sont décrits comme implacables et inhumains.
Ainsi, « Everglades » questionne le lien causal entre l’acte commis et la peine infligée, en exhibant le fait que la justice, loin d’être équitable, repose souvent sur des automatismes. Une mécanique implacable fait loi. Nelson ne voit pas des monstres, il voit des hommes. Parfois brisés, parfois contrits ou au contraire impénitents, parfois dangereux ou totalement inoffensifs, mais toujours complexes.
« Everglades » médite sur plusieurs sujets : un homme est-il défini uniquement par son crime ? La peine de mort est-elle une réponse ou un refus d’écouter ? Car l’auteur confronte la brutalité d’un système, l’enfermement, les humiliations à la sentence prononcée. Ce questionnement traverse tout le roman et lui confère une tension constante renvoyant le lecteur à sa propre conception de la justice, du pardon et de l’humanité.
Dans ce roman où tant de personnages se côtoient, je n’ai jamais ressenti autant de solitude. Qu’ils soient enfermés ou libres, ces hommes sont profondément seuls. Seuls face aux autres, seuls face à leur famille, seuls face à eux-mêmes. Ils traversent leur existence comme on arpente une terre stérile où absolument rien ne pousse. En sus des thématiques citées plus haut, je pense qu’« Everglades » restera le roman d’une solitude infinie, véritable quarantaine, que rien ne peut apaiser.
Comme dans tous les romans de R.J. Ellory, les personnages sont des piliers du récit. J’aime la façon dont il les introduit, avec une lenteur volontaire et une précision chirurgicale. Ils n’apparaissent jamais frontalement, mais toujours par petites touches, comme dans un tableau pointilliste. Un regard, une situation de la vie quotidienne, un geste, ou encore une conversation leur confèrent une personnalité qui se dessine petit à petit. Ce sont leurs attitudes, leurs silences, leurs failles ou leurs routines qui les rendent si vivants.
Ce procédé laisse le lecteur en observation, dans une posture d’écoute ou d’attente, à mesure que l’auteur introduit leur passé ou leurs pensées. En dehors des hommes qui habitent « Everglades », on trouve également de beaux personnages féminins, comme Hannah qui représente un contrepoint au roman. Elle devient pour Nelson un miroir, incarne une forme de résistance et une raison de ne pas s’effondrer. Hannah ne sauve pas Nelson, elle oblige aux questionnements. Et en obligeant, elle réveille.
« Everglades » est structuré autour d’un schéma de chute et de possible rédemption. Il interroge les cicatrices, les fractures visibles et invisibles, les traumas du corps et de l’âme, les questionnements existentiels. L’écriture est précise, tendue comme un arc, sans effet de manche ou pathos superflu. R.J. Ellory parvient toujours à distiller l’émotion dans la retenue, sans étouffer le lecteur, le laissant seul maître à bord.
Avec « Everglades », R.J. Ellory signe un roman noir à la fois âpre et sensible, un récit d’homme blessé, lucide, qui refuse la reconstruction à n’importe quel prix, au profit d’une vérité plus lente et plus nue. « Everglades » décortique ce que l’on perd, mais aussi ce que l’on peut encore sauver ou gagner. Ces endroits, géographiques ou intérieurs, nous apprennent à vivre malgré tout, même si la lumière éclatante ne revient jamais tout à fait. Car parfois, résister c’est apprendre à marcher dans l’obscurité en refusant de fermer les yeux.
Traduction : Etienne Gomez
Editeur : Sonatine
Date de sortie : 10 avril 2025
456 pages, 24 euros
Sortira en version audio le 29 mai 2025 lu par Christophe Caysac
Etonnante coincidnce: ce matin-même, je lisais les premières pages de ce récit avec , en regard, la version originale en anglais et la trauction d’Etienne Gomez, memebre de l’ATLF comme moi-même: du bon travail . Jean-Pail
Chronique très juste et tout en sensibilité
Réécrit sans les fautes de frappe (pardon !) Étonnante coïncidence : ce matin-même, je lisais les premières pages de ce récit avec , en regard, la version originale en anglais et la traduction d’Etienne Gomez, membre de l’ATLF comme moi-même: du bon travail . Jean-Paul
Tu sais que je n’ai toujours pas pris le temps de découvrir cet auteur ! Il va vraiment falloir que je m’y mette, car j’ai tous ses livres dans ma liste d’envies…
Ah oui faut t’y mettre 😉. L’essayer c’est l’adopter. Celui-ci sort en audio fin mai.
Des frissons, du manque de souffle. Tout y est. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
J’ai vu, mais je pense que je ne gaspillerais pas un crédit audio pour le coup. À part, si j’ai encore des heures d’écoute sur Spotify. D’ailleurs, tu sais j’avais commencé « Après minuit » en audio et j’ai dû le continuer en texte parce que j’avais plus d’heures d’écoute sur Spotify !😁