Un notaire. Une table en chêne massif. Deux femmes épuisées qui n’ont plus rien en commun que leurs morts. Et des chiffres. Des droits de succession, des pourcentages, des montants nets à percevoir après impôts sur le sang versé. C’est par là qu’Adeline Dieudonné choisit d’ouvrir « Dans la jungle », son quatrième roman, et c’est sans doute la scène la plus glaçante du livre. Froide comme un relevé bancaire, précise comme une autopsie, elle pose d’emblée le ton : ici, on ne raconte pas une tragédie. On en dresse un constat, et on réfléchit à qui a été tué en premier pour établir la succession.
Aurélie est morte. Ses deux enfants aussi. Arnaud, son mari, les a tués avant de se suicider. On le sait dès la première page. Ce que « Dans la jungle » va faire, ensuite, c’est remonter le fil. Nous ramener en 2006, à une soirée cycliste dans un domaine bourgeois de la campagne belge, là où Aurélie croise pour la première fois ce garçon grand, flegmatique, si magnétique. Arnaud.
Ce que « Dans la jungle » réussit
Ce choix narratif à rebours est habile. Puisqu’on connaît la fin, chaque scène charge « Dans la jungle » d’un poids supplémentaire. Chaque détail crée une bascule. Le système de caméras installé dans la maison, au départ présenté comme un gadget de confort moderne, devient rétrospectivement une cage. Le partage de localisation activé sur le téléphone d’Aurélie, qu’Arnaud surveille dix à quinze fois par jour avec la satisfaction compulsive d’un collectionneur qui range ses pièces, révèle progressivement ce qu’il est vraiment.
Adeline Dieudonné a fait un travail documentaire sérieux sur les mécanismes de l’emprise, et ça se sent. La géolocalisation, l’accès aux messages, les crises de colère suivies d’attendrissement calculé, les vieux dossiers ressortis à chaque dispute pour maintenir Aurélie en état de dette permanente… tout est là, restitué avec une précision qui sonne juste.
Ajoutons à cela le portrait de Suzanne, la mère d’Aurélie. Pédiatre, voyageuse, femme debout. Elle voit. Elle voit depuis le début que quelque chose ne va pas, que sa fille rétrécit, que ses visites sont suivies de disputes à la maison, qu’Arnaud isole méthodiquement tout ce qui pourrait constituer un secours. Elle tente. Elle insiste, recule, s’adapte, propose la police, se ravise pour ne pas braquer Aurélie. Son impuissance à elle est, à mon sens, l’autre sujet intéressant de « Dans la jungle ». Bien plus que la violence d’Arnaud. Sans doute parce qu’elle incarne ce que nous sommes toutes face à ce type de situation… des témoins qui voient sans oser, qui savent sans pouvoir prouver, qui tendent la main à quelqu’un qui ne peut pas encore la saisir.
Alors pourquoi le roman ne m’a-t-il pas emportée ?
Parce qu’Aurélie, justement, reste étrangement lointaine. On la suit pendant treize ans et on ne pénètre jamais vraiment dans ce qu’elle ressent. On observe ses comportements, ses adaptations successives, ses petites victoires et ses renoncements, mais il manque quelque chose d’essentiel : sa voix intérieure.
Comparée à la densité du personnage de Suzanne, elle semble presque transparente. Je sais que c’est peut-être l’intention de l’autrice, car l’emprise efface le sujet et dissout l’identité. Représenter Aurélie comme une présence de plus en plus ténue est cohérent avec ce que vivent les femmes dans ces situations. Mais en ce qui concerne la lecture, j’ai eu du mal à m’attacher à elle, à la suivre avec l’inquiétude et l’urgence que le sujet méritait.
Au début de « Dans la jungle », la métaphore naturaliste tirée d’une citation de Dian Fossey pose un prisme intéressant.
« L’une des étapes fondamentales pour sauver une espèce menacée consiste à mieux la connaître : son régime alimentaire, ses processus d’accouplement et de reproduction, ses déplacements, son comportement social. »
Ici, on observe le prédateur comme on étudierait une espèce dans son habitat. Sauf que cette comparaison s’essouffle. Adeline Dieudonné y revient trop souvent, soulignant à outrance ce qui gagnerait à rester implicite. Force est de constater qu’à vouloir sans cesse en expliquer le dispositif, le lecteur perd la chair du propos.
Puis arrivent les dernières pages. Après la construction minutieuse de treize années de relation, la fuite d’Aurélie chez Suzanne, les semaines qui suivent, et enfin, le basculement final vers cette exécution collective, Adeline Dieudonné accélère drastiquement le tempo. Cela m’a donné l’impression que « Dans la jungle » avait épuisé son souffle juste avant la ligne d’arrivée.
Ce que j’aurais voulu comprendre, et que le récit choisit de ne pas montrer, c’est ce qui se passe dans l’esprit d’Arnaud au moment où il franchit l’irréparable. Encore une fois, je peux comprendre l’intention de le laisser de côté pour se concentrer sur ceux qui sont les victimes de sa rage, mais ce blanc-là m’a laissée au bord du chemin.
Incontestablement, « Dans la jungle » est un roman nécessaire. Réfléchi, construit et documenté, il dit des choses vraies sur les mécanismes de l’emprise, et la violence qui enflamme progressivement toute raison. Pour ceux qui cherchent à comprendre comment l’emprise fonctionne concrètement, il remplit pleinement sa mission.
Mais d’autres romans, tels que « La Nuit au cœur » de Nathacha Appanah, « Ceci n’est pas un fait divers » de Philippe Besson, ou encore « La Deuxième femme » de Louise Mey vont plus loin. À leur manière, ces textes font vivre l’emprise de l’intérieur sans utiliser une précision documentaire. Or, c’est précisément ce choix narratif qui m’a empêchée de ressentir des émotions.
D’ailleurs, « La vraie vie » d’Adeline Dieudonné elle-même tenait davantage de l’électrochoc. La métaphore animale y était déjà présente, vue par les yeux de la fillette, qui observe son père chasser, tuer, dominer. Si on ne comprenait pas réellement l’emprise, on la ressentait physiquement.
« Dans la jungle » documente là où « La vraie vie » fracturait. Et c’est ce qui manque cruellement à « Dans la jungle »…
À vous de me dire ce que vous en avez pensé, si vous l’avez lu.
Achat personnel — ceci n’est pas un service de presse.
Editeur : L’Iconoclaste
Sortie : 2 avril 2026
22,50 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par l’autrice, 7h50 d’écoute
Merci pour cet avis construit et sincère
Déception…
Oui, tu en attendais beaucoup
Allez, au suivant. Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Merci pour cet avis sincère et éclairé !
Voilà 😉
Il existe en audio, c’est peut-être moins ennuyeux …