À la rentrée 2025, Michel Bussi m’avait agréablement surprise avec son récit sur le Rwanda dans « Les ombres du monde ». Cette année, avec « Que la mort nous frôle », il revient dans un registre plus « thriller », ce genre littéraire où il signe un contrat tacite avec le lecteur : « je vais te surprendre ». La mission est donc de ne pas se faire avoir, de rester aux aguets prêt à débusquer des indices et autres tours de passe-passe avant qu’ils n’aient lieu. Le plaisir coupable du lecteur de Michel Bussi consiste à être surpris. Malheureusement, ce réflexe, cultivé roman après roman, nourri par différentes autres lectures, peut aussi transformer l’expérience en quelque chose de plus frustrant.
Dans « Que la mort nous frôle », nous sommes en septembre 1953, au bord du lac Léman. Charly, dix-sept ans, pensionnaire du manoir des Amarantes, se réveille après un cauchemar troublant. Une fille de l’institution a disparu. Or, ce même matin, on lui annonce sa mort. Autour de lui gravitent Té, Jude et Fausto. Ensemble, ils forment un quatuor au passé meurtri par la guerre. Tous ont été placés dans ce pensionnat suisse afin d’être soignés. Tous se méfient de la direction de l’établissement jugée très mystérieuse. D’autant que lorsque Jeanne Moineau, la nouvelle psychiatre, arrive, des phénomènes troublants sont constatés dans le parc. En effet, trois statues, Chronos, Kairos, Aiôn, figures du temps semblent se déplacer…
Indéniablement, Michel Bussi sait poser une atmosphère, présenter ses personnages, et manier la tension par petites touches. En cela, « Que la mort nous frôle » ne fait pas défaut, puisque tous les ingrédients sont là pour en faire un thriller efficace.
Sauf que.
Sauf que pour quiconque a développé le fameux « réflexe Bussi », certains fils se dévoilent presque dès les premières pages. J’ai commis l’erreur fatale d’aller chercher plusieurs choses dans le dictionnaire. Mes doutes se sont alors rapidement transformés en conviction. Forte de ces indices, certains détails ont vite détonné, des comportements me semblaient bizarres au regard de l’époque. Le cadre lui-même donne à lui seul des indications que le lecteur averti voit venir, et que l’auteur n’aurait peut-être pas voulu livrer aussi tôt. À partir de là, je me suis mise à observer avec minutie comment l’auteur essayait de nous faire tomber dans ses pièges. Mais, j’étais définitivement sortie de « Que la mort nous frôle », puisque j’avais tout compris dans le premier quart du livre.
Et là se pose un problème très particulier au genre du thriller… une fois le secret deviné, le fondement narratif tombe. Ce n’est pas une question d’intelligence ou d’inattention du lecteur. C’est une question de bagage littéraire, mais aussi de culture de films et/ou de séries et de mécanique. Dans un roman comme « Que la mort nous frôle », où le twist final est la destination, le voyage devient alors confirmation plutôt qu’exploration. Le plaisir n’est plus le même. Même si l’on admire le travail de l’architecte Bussi, on n’est plus « dedans ». Un peu comme si l’on regardait les choses d’en haut.
Ce n’est pas que « Que la mort nous frôle » soit un mauvais roman, je ne me permettrais pas d’affirmer cela. Les thématiques qu’il explore sont riches : la reconstruction après la guerre, la mémoire qui se dérobe parfois comme si le cerveau se mettait sur pause, le temps qui passe, et d’autres que je ne peux révéler sans vous mettre la puce à l’oreille. Ses personnages possèdent une réelle épaisseur humaine, car Michel Bussi ne fait pas les choses à moitié. La conclusion du roman, et donc le fameux twist qui vient éclairer les choses sous un autre prisme, touche à un sujet sincère et assez émouvant qui nous concerne tous.
Mais voilà, on vient aussi chez Michel Bussi pour le vertige de la dernière page, pour ce moment où le sol se dérobe un peu à la lumière de ce que l’on croyait avoir compris. Pour parler de lectures récentes, dans « Trois vies par semaine », « Les assassins de l’aube » et même « Les ombres du monde », ce vertige était total. Pour les lecteurs fidèles et aiguisés, l’effet escompté déçoit, puisqu’il a été compris.
C’est un peu la rançon d’une fidélité construite sur la surprise quand on connaît bien un auteur. Michel Bussi nous a appris et challengés à trouver la faille.
« Que la mort nous frôle » plaira sans aucun doute aux lecteurs qui découvrent l’auteur, ou à ceux qui savent mettre entre parenthèses leur instinct de détection pour se laisser porter par une histoire humaine. Pour les autres, les chercheurs truffiers, je recommande de vous laisser porter sans chercher ce que vous ne comprenez pas dans un dictionnaire, sinon la lecture risque fort de ressembler à la mienne. Et il faudra que je me souvienne de ce conseil avisé pour le prochain !
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Editeur : Presses de la Cité
Sortie : 16 avril 2026
432 pages, 22,90 euros
Existe au format audio pour Lizzie, 10h59 d’écoute
Je vais t’appeler Sherlock Aude ;-). C’est effectivement toujours le risque avec ce genre de romans, surtout quand on est grande lectrice comme toi