« Soleil invaincu » est l’histoire d’un retour aux sources et d’un passage de relai. Lorsque le sablier est presque vide, que reste-t-il à transmettre ? Emilie Guillaumin signe ici un roman vraiment bouleversant qui interroge ce qu’on laisse derrière soi et fait le tri entre l’essentiel et le superflu.
Jeanne travaille pour WarmUp productions, la société de son producteur de mari Alexandre Fairchaud, dont les devises sont « C’est con, ça va marcher » et « More trash, more cash ». Ensemble, ils ont un fils, Quentin, 13 ans. Bercé par l’argent facile, absorbé par les écrans et les émissions vides de son père, Quentin se construit dans un univers où les valeurs chères à Jeanne sont piétinées.
Alors, lorsqu’on lui diagnostique un cancer très avancé, elle n’a plus de temps à perdre. Il est grand temps de transmettre certaines valeurs à son fils pour qu’il pousse droit et qu’il devienne un chêne majestueux dont les racines seront profondément ancrées dans le sol.
Dans l’urgence, Jeanne agit. Elle kidnappe Quentin pour l’amener là où tout a commencé pour elle : dans la forêt de son père, un lieu qui, autrefois, a été une école de la vie. « Soleil invaincu »devient alors un sanctuaire, leur sanctuaire.
À l’heure où je me débats avec les heures de portable de ma fille, où je serine encore et encore les incidences de ce défilé d’images sur la santé mentale, où je lis de plus en plus d’articles sur cette génération qui ne sait plus s’ennuyer et se remplit de vide, « Soleil invaincu » a eu un effet cathartique. Il faut devenir une Jeanne et cesser d’être un Fairchaud ! (ils sont déjà trop nombreux !)
La question fondamentale que soulève ce roman est de savoir ce qu’on laisse à notre enfant lorsqu’on disparaît. Quel est le socle ? Où puise-t-il sa force ? A-t-il une vraie conscience du monde et de l’empathie pour les autres ? Sait-il vraiment qui était sa mère ? Au seuil de la mort, ou au pic de la douleur pour les malades, il n’y a vraiment que cela qui nous préoccupe, comme une dernière bataille à mener et une lumière sur un chemin à offrir. Jeanne a appris à évoluer sous la canopée, à vivre avec peu, à s’émerveiller du lever du soleil et de la forêt qui bruisse. C’est cela qu’elle va transmettre. À Chêne-de-Cœur, la forêt de son enfance…
Parmi les chênes centenaires, Jeanne va enseigner à Quentin une autre manière d’habiter le monde qui ne peut pas se comptabiliser en like ou en nombre de vues. Ce choix interroge, dérange parfois, mais s’inscrit dans une quête de sens : comment préparer son enfant à vivre lorsque l’on ne sera plus là et comment transmettre sans contraindre ?
Évidemment, les premiers pas à Chêne-de-Cœur ne sont pas évidents. Jeanne rencontre de la résistance, le retour aux sources est un choc. Entre une mère qui sait que le temps lui est compté et un fils qui doit accepter ce soudain dépouillement de la vie moderne, le chemin est rude. La vie en forêt ne s’offre pas sur un plateau. Elle demande un temps d’adaptation, d’observation et de respect de ses lois. Aidée par Mathias, un ami d’enfance devenu garde forestier, et sa femme Kristell, infirmière, Jeanne va transmettre à Quentin la patience, la solidarité et l’humilité devant le vivant. « Soleil invaincu », met en lumière la création d’un cocon, même sommaire où mère et fils déclinent un nouveau langage. Chaque geste, chaque parole sonnent comme des promesses d’une communication oubliée. Au rythme de la forêt, de ses feuilles bruissantes, de ses pistes à déchiffrer, Chêne-de-Cœur façonne Quentin autrement, loin des réseaux sociaux et de la société de consommation. « Soleil invaincu » est l’histoire d’une renaissance autant qu’une préparation à une disparition.
Tous les personnages sont finement esquissés et le lecteur parvient à s’identifier aux uns et aux autres au fil de la lecture : Quentin l’adolescent en perte de repères, Alexandre obnubilé par la gloire et l’argent, Jeanne empreinte d’une exigence nouvelle. Mais aussi Mathias l’instructeur, Kristell support de la maladie. Et, au coeur de la forêt, une rencontre qui va venir tout bouleverser et offre au récit une dimension supplémentaire. Le fossé entre chacun est bien présent, mais « Soleil invaincu » résonne alors comme la possibilité d’un pont.
L’évolution de Quentin est le coeur battant du roman. D’arrogant, il va apprendre l’humilité, d’indifférent, il chemine vers une curiosité nouvelle, de drogué aux réseaux, il prend le temps d’observer et de respirer. Et plus sa respiration devient profonde, presque viscérale, plus celle de sa mère s’éteint progressivement. Dans « Soleil invaincu », il ya un adolescent qui naît et une femme qui se meurt.
Avec une sobriété époustouflante, Émilie Guillaumin livre un texte d’une beauté qui coupe le souffle. Rassurez-vous, « Soleil invaincu » n’est pas un roman sur la mort, c’est un texte profond sur la vie. Jusque dans les silences, les regards, les gestes du quotidien, elle vient chercher chaque émotion jusqu’au seuil de votre porte. Elle entre sans frapper et vous fait le cadeau de ce fil invisible qui nous relie, de l’essentiel qui murmure sous le vacarme du monde, de ce qui demeure quand tout disparaît. N’y cherchez aucun tire-larmes, aucun pathos, l’émotion est sincère parce qu’elle vient de loin, cachée au creux de nos vies qui peinent à trouver du sens.
La force du roman réside également dans la manière dont elle l’a construit. L’intrigue évolue avec crédibilité, s’ancre dans le réel et vient chatouiller un ensemble d’exaspérations quotidiennes qui nous questionne. Enfin, « Soleil invaincu » oscille entre tension et apaisement, un peu comme une marche sur des sables mouvants, une respiration essoufflée qui se détend. Le cadeau offert est une contemplation de la nature qui apaise et fait un bien fou.
Dans ce retour aux sources salutaire, j’ai aimé cette passerelle fragile entre deux êtres qui n’ont plus beaucoup de temps pour se rencontrer vraiment. Dans les ombres et les éclaircies, j’ai été très sensible à la déconstruction des automatismes dans la relation mère-fils. « Soleil invaincu » a glissé ses racines là où un hiver intérieur avait pris une place immense. Sans doute est-il venu semer un espoir…
« Soleil invaincu » est une retraite spirituelle pour les âmes fatiguées et pour celles qui sont persuadées que notre époque n’est pas forcément sur le bon chemin. Soyez vos propres GPS… Il est profondément ancré dans mon coeur.
Sans doute une des plus belles lectures faites cette année !
Editeur : Grasset
Date de sortie : 7 mai 2025
352 pages, 22,50 euros.
On te sent chamboulée par cette lecture, tes émotions sont communicative !
C’est magnifique ♥️
Et bé 😍. Je ne sais pas comment tu fais pour choisir les mots ainsi. Et nous faire frissonner tellement c’est beau. Lance toi Aude dans l’écriture. Lance toi. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘
Ce livre ♥️
Quelle beauté du début à la fin. Merveilleux ♥️
Je pense que tu t’en doutes, mais ce livre a tout pour me plaire. Je sens que je vais être très émue, alors je vais bien choisir mon moment, car je ne voudrais pas passer à côté de cette lecture.
Mais quelle chronique 🥰
C’est clair que moi aussi, ça m’inquiète (et c’est même un combat) de voir ce gâchis de temps devant les écrans. Je dois avouer que je me pose pas mal de questions sur l’avenir qu’ils auront. Ceci dit, tu me connais, même si la thématique me parle énormément et que ta chronique est parfaite, ça n’est pas une lecture pour moi…
Entre les écrans et l’IA, je me demande à quoi ressembleront leurs cerveaux dans 20 ans… et si la zone « réfléchir »fonctionnera toujours 😉