Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Hyper de Emilie Chazerand

« Hyper »… est un adverbe bien difficile à définir. Paradoxalement, il possède le super pouvoir de changer en profondeur le sens d’une phrase. Utilisé sous la forme de préfixe, il double sa puissance pour flirter avec le « très » et le « trop », hyperémotivité, hyperactivité, etc. 

Miriam la bien-nommée, celle qui élève ou celle qui est qui aimée, 17 ans, a l’impression d’être née défectueuse. Elle se sent « trop » tout. Trop rousse, trop grosse, trop sensible, trop bruyante. Habituée à subir les moqueries de ses camarades de classe, à composer avec une mère aimante, mais maladroite. Miriam tente de survivre à chaque journée.

Son psy, le docteur Matsuno l’encourage à mettre ses émotions par écrit, mais Miriam sait qu’un journal intime finit toujours par être découvert… Elle en tient donc deux : l’officiel et l’officieux. Le premier sera destiné aux indiscrétions de sa mère, incontestablement. Le second lui sert de déversoir, elle y confie ses émotions, ses pensées les plus intimes. Les plus dures aussi. 

Dans « Hyper », Emilie Chazerand raconte la traversée de l’adolescence dans un corps « trop » où gît un coeur fissuré. Par la voix de Miriam, elle parle du rapport à ce corps, des troubles alimentaires, des humiliations quotidiennes, des relations compliquées, des pensées noires. Le tout avec un humour parfois corrosif, parfois tendre. Car derrière cette armure faite de sarcasmes et d’autodérision, Miriam cherche un moyen d’exister, de créer des liens, de réussir à regarder le monde avec des yeux différents. 

« Hyper » est le récit de ce chemin chaotique, et ce voyage vers soi, vers l’intime, m’a bouleversée de façon totalement inattendue. Car, si j’ai attentivement écouté la fille, j’ai énormément pensé à la mère, Barbara, dont le portrait est fait en marge du récit. Cette mère imparfaite, vacillante, mais déterminée, pleine de défauts, qui a fait comme elle a pu. Ainsi, le roman esquisse un double portrait : celui d’une adolescence en souffrance et celui d’une mère qui tente d’agir au mieux. 

Ce qui m’a émue au-delà du raisonnable est l’écart vertigineux qui réside entre leurs deux vérités. Tout le récit d’« Hyper » passe par le filtre parfois déformé de Miriam : la haine de soi, la certitude que sa seule présence et son corps sont un problème, l’hyperémotivité. Ainsi, Barbara apparaît souvent comme envahissante, égocentrique, maladroite, décalée ou indifférente face au mal-être de sa fille. Miriam lit et décrypte sa mère. Elle interprète tous ses comportements comme des preuves d’indifférence ou d’incompétence. Or, dès lors que nous sommes mères, nous savons bien que les maladresses et les tentatives bancales de donner de l’amour sont notre lot quotidien. 

J’ai vu s’esquisser le portrait de Barbara derrière la caricature. Pleine de douceur, attentive, Barbara s’inquiète sincèrement. Elle tente désespérément de créer du lien. Elle aime avec excès, inconditionnellement. Car, elle aussi doit vivre avec son passé, ses blessures et ses deuils. « Hyper » raconte ces deux vérités parallèles, ce décalage entre mère et fille, une vision tunnel qui ne permet jamais de se mettre à la place de l’autre. 

Mais, « Hyper » développe surtout la question de la santé mentale et ose laisser s’exprimer la pensée dysfonctionnelle. Miriam se flagelle, Miriam se déteste, elle parle d’elle-même avec une violence inouïe, s’insulte et se juge sans cesse. Sa souffrance est faite de contradictions, toutes montrées, tout en laissant passer la lumière de l’espoir par l’humour. Pleine de paradoxes, Miriam s’aide et se sabote, réclame de l’aide et la rejette… 

Que ce temps adolescent est complexe quand le corps devient le lieu central du conflit… Corps « Hyper » visible, « Hyper » commenté, « Hyper » moqué. Il est le lieu où tout se joue. Il concentre honte, colère, peur d’exister, tristesse… et ce corps qu’elle subit, qu’elle regarde comme un objet trop encombrant, devient un argument à charge contre elle-même. Le rapport à l’alimentation se transforme alors en langage, un champ de bataille où se rejouent la violence sociale, la honte, le deuil, l’hyperémotivité. Tout l’enjeu du roman consiste à apprendre à le considérer comme un allié plutôt qu’un adversaire.

L’arme utilisée par Miriam est l’humour. Dans la version audio lue par Lise Gillet et Angélique Heller, le lecteur/auditeur rit. Mais il ne rit pas contre elle, il rit avec elle. Grâce à cette arme de diversion massive, Miriam combat la douleur afin qu’elle ne s’installe pas. J’ai été très touchée par cet humour qui prend de vitesse la honte et qui désamorce les attaques. 

L’écriture d’Emilie Chazerand donne à « Hyper » tout son pouvoir et sa justesse. C’est une écriture qui colle à la peau et aux pensées de son personnage. Elle maîtrise à la perfection le langage contemporain, traversé de références culturelles, d’autodérision et de sarcasmes. Elle parvient même à faire coexister la vie quotidienne d’une adolescente et la poésie. En exprimant l’intériorité de Miriam, par différents moyens qui vont du rire aux larmes, l’autrice fait confiance à l’intelligence émotionnelle de son lecteur.

« Hyper » remue des zones sensibles. J’ai souvent été ballotée entre rires et trop-plein d’émotions, grâce à une intensité qui sonne toujours juste. Il y a dans ce roman une proximité troublante entre cette période adolescence et la petite voix intérieure adulte qui s’entremêlent. « Hyper » montre bien la complexité des émotions, la lenteur nécessaire pour les apprivoiser, et le droit d’être fragile à tout âge. Un joli texte qui montre la difficulté de « grandir » quand tout est ressenti trop fort, à chaque étape de l’existence. Apprendre à vivre avec ses failles n’est-ce pas le but de la vie ? 

Editeur : PKJ

Sortie : 22 mai 2025

288 pages, 16,50 euros

Existe au format audio pour Lizzie, lu par Lise Gillet et Angélique Heller, 7h02 d’écoute.

Découvrez aussi : Tombée du ciel, Alice Develey.

Découvrez aussi : Soleil invaincu, Emilie Guillaumin.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

8 réflexions sur “Hyper, Emilie Chazerand.

  1. laplumedelulu dit :

    Je dis souvent à mes enfants, que je n’ai pas le manuel de la maman parfaite, il n’a pas été livré le jour de leur naissance. Donc depuis, j’improvise. Je fais au mieux.
    Merci à toi pour le partage 🙏 🥰

  2. Superbe chronique qui rend hommage à ce roman touchant !

  3. Aude Bouquine dit :

    Merci Caroline, j’ai été hyper touchée 😉

  4. Aude Bouquine dit :

    Pareil pour moi… un manuel aurait été bien utile !

  5. Tu es très convaincante, mais je préfère passer mon tour, car tout ça ressemble trop à la vraie vie…

  6. Anonyme dit :

    j’adore des petits « rien » qui veulent tout dire. Je viens de vous découvrir. J’aime beaucoup !

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