En anglais, on dit « accidental killer ». En français, on utilise l’expression « homicide involontaire », mais, en réalité, la significationn’est pas la même, bien que, dans les deux cas, il y ait cette idée d’avoir provoqué la mort sans intention de la donner.
Dans « Le Groupe », c’est ce qu’Isabelle Lagarrigue va explorer. Que ressent l’enfant de quatre ans qui a appuyé sur la gâchette du pistolet de son père ? Celui qui a desserré le frein à main d’une voiture sans comprendre ce qu’il faisait ? Ou encore celui qui a allumé une gazinière défectueuse et a tué trois voisins dans son immeuble ?
Lors d’un accident mortel, la société met en place un « protocole ». Elle sait quoi faire de ses victimes. Elle les pleure, les commémore, et érige éventuellement des monuments. Elle sait aussi quoi faire des coupables. Elle les juge, les condamne, et les incarcère. Mais que fait-elle avec celui qui a causé la mort sans l’avoir voulu, souvent alors qu’il était enfant lui-même ?
Dans « Le Groupe », un programme thérapeutique américain destiné à de jeunes adultes ayant causé un décès involontaire dans leur enfance s’ouvre à Santa Barbara, Californie. Sur ce campus, Ava, franco-américaine, vient prêter main-forte au psy, déjà sur place.
Janice, Lexie et Aaron viennent participer à l’expérience. Ils ont vécu trois blessures radicalement différentes, mais identiques dans leurs conséquences. Janice est une tempête qui pleure en secret. Lexie intellectualise tout pour éviter de ressentir. Aaron est une citadelle infranchissable, mais à l’intérieur, il est en ruine. Avec ces personnages, Isabelle Lagarrigue montre qu’il n’existe pas de « profil type » pour cette douleur-là. Chacun peut y être confronté.
Les articles de presse relatifs aux accidents mortels provoqués par Janice, Lexie et Aaron exposent les faits. Ils sont froids, détachés, et n’envisagent que des solutions pour que de telles tragédies ne se reproduisent pas. Mais ils ne disent pas comment les enfants responsables de telles tragédies vont pouvoir continuer à vivre avec cette culpabilité-là. Dans « Le Groupe », faire groupe prend tout son sens.
Ce que Cornell, le thérapeute pose comme distinction, est peut-être la phrase la plus importante du roman : la culpabilité, c’est penser qu’on a fait quelque chose de mal. La blessure morale, c’est penser que ce qu’on a fait fait de soi quelqu’un de mauvais. La nuance est abyssale, car la culpabilité peut se travailler, mais la blessure morale ronge l’identité.
En réalité, elle transforme l’accident « en verdict » sur la personne et empêche de croire qu’on mérite d’être aidé (et aimé). La société abandonne ces gens une deuxième fois, car il n’est pas politiquement correct d’avoir de la compassion pour quelqu’un qui a causé une mort, même s’il s’agit d’un enfant.
« Le Groupe » se demande qui décide de la légitimité de la souffrance. Isabelle Lagarrigue s’interroge sur notre incapacité à ressentir de la compassion pour les accidental killers. Qu’est-ce que cela révèle de notre rapport à la vulnérabilité humaine ? Le jugement est une façon de se protéger de la réalité, presque une conjuration du mauvais sort, car tout peut basculer pour n’importe qui en une fraction de seconde. Personne n’est à l’abri.
Enfin, il y a cette phrase de Robin Williams mise en exergue au début du roman : « Everyone you meet is fighting a battle you know nothing about. Be kind. Always. » Chacun mène un combat intérieur dont le reste du monde ignore l’intensité. Personne. C’est la clé pour aborder ce texte.
Isabelle Lagarrigue confie, dans sa note finale, que « Le Groupe » n’est pas seulement une fiction documentée sur les accidental killers. C’est un acte de deuil personnel. Si le texte n’est pas autobiographique, il part néanmoins d’une réalité personnelle. Elle écrit pour comprendre et apprendre à pardonner, et cela donne à la fois de la profondeur à ses mots, mais aussi de la sincérité. Elle évoque d’ailleurs Maryann Jacobi Gray, dont le TED talk « It hurts to hurt someone » a profondément marqué les esprits. Décédée en 2023, son travail n’a été pleinement reconnu qu’après sa mort.
La question de l’indulgence demeure ici centrale : aurais-je la capacité de ressentir de la compassion pour quelqu’un qui a causé la mort d’un proche, même sans l’avoir voulu ? On confond souvent les notions de compassion et d’absolution. Ressentir une forme de compassion pour un accidental killer ne signifie pas effacer la douleur des victimes, ni minimiser ce qui s’est passé. Cela implique d’accepter que les deux souffrances coexistent sans que l’une annule l’autre. La douleur de celui qui a perdu et de celui qui a causé la perte sont au cœur d’une réalité que « Le Groupe » met en lumière.
L’empathie, elle, demande plus encore. Elle implique d’aller chercher dans des expériences qui nous sont propres, ce qui ressemble, de près ou de loin, à ce que l’autre traverse. C’est là que « Le Groupe » peut éclairer les consciences. Avoir fait du mal malgré soi, s’en sentir responsable est un questionnement universel.
Ce roman interroge des convictions bien rangées, le genre de certitudes que l’on peut avoir sans jamais avoir été confronté au problème. Il permet de voir les choses autrement, et au-delà de la victime, de penser aussi à l’enfant qui doit se reconstruire après ses propres actes. Ce n’est pas chose facile, mais la compassion est un muscle… il s’étire parfois là où l’on ne savait pas qu’il était raidi.
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Editeur : Récamier
Sortie : 9 avril 2026
288 pages, 20,90
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Céline Esperin, 6h41 d’écoute.
Découvrez aussi : C’est l’histoire d’un amour, Isabelle Lagarrigue – sorti en poche le 13 mai 2026
Intéressante ta chronique. J’espère ne pas avoir à répondre aux questions soulevées un jour. Ni à personne d’ailleurs.
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Oui croisons les doigts 🤞
C’est un sujet difficile qui m’évoque un accident dans mon entourage : un gamin qui a accidentellement blessé mortellement son meilleur ami en jouant. Il y a la famille qui a perdu un enfant, et il y a l’enfant qui va devoir vivre avec ça…
C’est exactement le sujet du livre… pas facile
J’avais repéré ce livre, dont le sujet m’intéresse beaucoup. Ton avis me conforte, peut-être que je l’écouterais, j’ai vu qu’il était dispo sur Nextory.
Écouté en audio aussi ❤️