Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Les grues volent vers le sud de Lisa Ridzén

« Les grues volent vers le sud » est arrivé en librairie précédé d’un bruit si fort qu’il m’a été presque impossible de le lire sans que les attentes ne s’interposent entre le texte et moi. Une campagne médiatique massive et des éloges unanimes et dithyrambiques ont installé une pression que peu de romans peuvent tenir. D’emblée, je vais être honnête : ce livre m’a moins touchée que ce que tout ce bruit laissait espérer. Il a été vendu comme une expérience émotionnelle dévastatrice où tout le monde pleure à la fin. Il est en réalité tout autre chose…

Bo a plus de quatre-vingt-dix ans. Il vit seul dans sa maison de Renäs, en Suède, avec son chien d’élan Sixten. Des aides à domicile qui passent quatre fois par jour et le poids de l’absence de Fredrika, sa femme pèse terriblement : elle a été placée il y a trois ans dans une maison de retraite pour personnes atteintes de démence. 

« Les grues volent vers le sud » est construit comme une longue lettre adressée à Fredrika. Bo lui parle, lui raconte son quotidien et revient sur leurs années ensemble. Il lui dit aussi ce qu’il ne lui a pas confié de son vivant, car il n’a jamais trouvé les mots. 

Autour de ce monologue intérieur, Lisa Ridzén a construit un roman en temps réel, ponctué des notes laconiques des aides à domicile dans le cahier de liaison. Ce sont ces notes qui signalent un retour à la réalité, tout en fonctionnant comme un contrepoint administratif à la vie intérieure du vieil homme. 

Le sujet majeur de « Les grues volent vers le sud » est la vieillesse et ses naufrages. Lisa Ridzén documente le vieillissement avec réalisme : les couches, le corps qui ne répond plus, la mémoire qui flanche sur les choses récentes pendant que les souvenirs d’enfance remontent avec une netteté foudroyante. Elle montre ce que c’est que de perdre la souveraineté sur sa propre vie dans une lente érosion inexorable. 

La relation entre Bo et Fredrika est ce que le roman a de plus beau. Deux êtres qui ne se disaient pas grand-chose parce qu’ils n’avaient pas besoin des mots pour se comprendre, mais dont la séparation physique due à la démence est sans aucun doute la forme de deuil la plus cruelle qui soit. 

Quant à la relation entre Bo et son fils Hans, elle est l’autre fil fort du roman. Deux hommes trop semblables pour se comprendre facilement, séparés par des décennies d’irritations mutuelles et de mots qui ne sont jamais venus. D’autant que Hans veut lui enlever son chien pour des raisons de sécurité, mais aussi pour le bien-être du chien lui-même. 

Enfin, les différentes aides à domicile, Ingrid, Johanna, Kalle, sont très présentes dans « Les grues volent vers le sud ». Ces personnages, présents uniquement par leurs petites notes dans un cahier, racontent les scènes du quotidien. Ils montrent le soin familier et répétitif, cette forme d’attachement invisible, mais bien réelle. Leur travail est essentiel pour maintenir une personne âgée à domicile, et l’autrice leur rend un bel hommage. 

Alors, quel a été le problème dans « Les grues volent vers le sud » ? 

Le dispositif narratif a créé une forme de distanciation que je n’ai pas réussi à traverser entièrement. Bo est un homme qui n’a pas appris à laisser voir ce qu’il ressent, et c’est cohérent avec le personnage, son milieu et même sa génération. Mais, ce silence émotionnel se transmet au lecteur. On est rarement bouleversé par quelqu’un qui ne se laisse pas aller. La voix de Bo tourne en rond dans ses propres pensées, revient sans cesse aux mêmes irritations, avec une égalité de ton qui maintient le lecteur dans une position d’observateur plutôt que de participant. 

Les notes du cahier de liaison accentuent cet effet. Chaque fois que je commençais à m’approcher émotionnellement du personnage, une « voix administrative » venait couper le flux. « Bo abattu. Donne médicaments ». Je reprenais de la distance. C’est voulu et je le comprends, mais, pour moi, cela a fonctionné dans le sens inverse de l’émotion. 

Et puis, il y a le poids des attentes. « Les grues volent vers le sud » a été précédé d’une campagne médiatique sans précédent pour un roman traduit du suédois. Je n’ai jamais vu autant de contenu sponsorisé, de chroniques enthousiastes et de recommandations en cascade. On est très loin de la sobriété nordique pour le coup ! Ce vacarme crée une promesse que le texte ne cherche pas vraiment à obtenir, car Lisa Ridzén n’a, à mon sens, pas écrit un roman qui cherche à dévaster le lecteur. Elle a observé, documenté et retranscrit ce que nous constatons tous avec nos aînés. 

Le choix qu’elle a fait de la lenteur, de la pudeur, contraste avec ce battage médiatique qui, à mon sens, dessert totalement le livre, mais aussi son message.

Néanmoins, ce que je garderai de ce roman, c’est la fin. On y entend les grues se regrouper pour voler vers le sud. La dernière image s’imprègne dans notre mémoire. Le dernier geste est beau. « Les grues volent vers le sud » se termine de façon bouleversante et porte l’idée que rien ne se termine jamais tout à fait. 

Lisa Ridzén a réservé toute sa générosité émotionnelle pour ces quelques pages. Peut-être que c’est exactement ce qu’elle voulait faire… un roman austère, mais réaliste qui garde son unique moment de grâce pour la toute fin, quand la garde est baissée et qu’on ne s’y attend plus. Si c’est le cas, c’est réussi. Mais le chemin pour y arriver m’a semblé long.

« Les grues volent vers le sud » est un roman sur la vieillesse, la démence, la mort et l’amour, traité avec une sobriété nordique qui est à la fois sa force et sa faiblesse. Ce n’est que mon avis. Il mérite d’être lu sans le bruit qui l’a précédé. Il y gagnerait, j’en suis persuadée. 

Achat personnel – chronique non rémunérée.

Editeur : La Peuplade

Sortie : 7 mai 2026

432 pages, 23 euros

Traduction : Catherine Renaud

Existe au format audio pour Audiolib, lu par Jeanne Cherhal, 7h19 d’écoute.

 

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi : Un baiser de quarante ans, Nickolas Butler.

Une réflexion sur “Les grues volent vers le sud, Lisa Ridzén.

  1. Carolevernier@orange.fr dit :

    Et bien tu m’as donné envie de le lire ! Merci

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