Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Après « Sinestra » qui se déroulait au cœur des montagnes suisses, Armelle Carbonel récidive avec un nouveau roman d’atmosphère « L’empereur blanc » où tout commence dans un lieu qui devient lui-même un personnage emblématique du texte. Comme dans « Sinestra », la grande Histoire vient chatouiller la petite, comme si l’auteur avait ce besoin d’ancrer ses romans dans un temps historique précis. Le choix du lieu a une importance primordiale, c’est lui qui accroît la lumière mise sur l’atmosphère, et supporte des fondations du roman.

« L’empereur blanc » est un récit composé de deux grandes parties nommées : « Inside » et « Outside » comprenez, tout ce qui va se passer dans la maison de Crescent House à Devil Town, puis tout ce qui se déroulera hors de ce lieu. C’est d’ailleurs un sacré pied de nez de l’auteur lorsque l’on connaît la fin du roman. Tout commence en Arkansas, en juin 1965 où le lecteur fait la connaissance d’un personnage qui viendra hanter tout le roman, en pleine période de ségrégation raciale. En effet, Bill Ellison est noir, poursuivi par le Ku Klux Klan, terré dans sa maison. Le lecteur oscille entre passé et présent, et c’est dans le présent qu’il fait la connaissance des cinq auteurs de littérature noire venus passer là un week-end d’écriture. Dan Willow, Sue Little, Anton Desmond, Rachel Carr, Steven Dawson viennent retrouver leur inspiration, échanger autour de leurs romans respectifs et surtout remplir quelques pages blanches. L’histoire du lieu et cet enfermement volontaire doivent contribuer à ouvrir leurs chakra créatifs. «C’est exactement ce que leur petit cercle d’auteurs venait chercher : une synergie de l’imaginaire à travers l’histoire tragique d’une haine ancestrale relayée par la psychose collective qui jurait l’endroit hanté.» Parallèlement, un quintuple meurtre est commis non loin de là, ce qui renforce encore cette atmosphère anxiogène et l’oppression du huis clos.

La seconde partie permet au lecteur de quitter Crescent House pour plonger dans l’enquête de ce quintuple meurtre et découvrir de nouveaux personnages : l’officier Dudley et sa femme Mary blogueuse et passionnée de littérature noire, mais aussi le docteur Amber Duke. C’est précisément dans cette partie que l’étau se resserre et que Armelle Carbonel donne quelques clés pour assembler le puzzle de son intrigue. 

J’ai particulièrement aimé plusieurs points, en sus de l’intrigue dont je ne peux parler que très peu, que je vais tenter de développer ici. D’abord, l’insertion d’une partie historique dans le roman : les années 60 aux États-Unis. Cette période de l’Histoire est un terreau très fertile qui permet le développement de nombreuses thématiques, notamment celle du traitement des noirs, de la montée des extrémismes et d’actions d’une violence inouïe à leur encontre. Et pourtant, impossible de ne pas penser au mouvement actuel « Black Lives Matter » qui démontre, s’il le faut, que le pays n’en a toujours pas fini avec le sujet de l’égalité entre les races. L’auteur formule pourtant un vœu pieux, connaître le passé, le décortiquer, plaider pour une cause devrait permettre de ne pas réitérer les abominations historiques «Et vous, Bill, ne cessez jamais d’écrire…C’est ainsi que s’éveillent les consciences. Par la transmission de nos erreurs passées.» Tous les chapitres consacrés à Bill sont captivants et apportent une dynamique supplémentaire puisque le lecteur ne cesse de s’interroger sur les implications de ces périodes dans le roman. A-t-on retenu les leçons de notre Histoire ? Vaste sujet…

Ensuite, Armelle Carbonel fait la part belle au métier d’écrivain. Chacun des cinq auteurs a son style, sa « spécialité » dans sa manière d’écrire, et doit affronter les critiques de ses pairs, voire leurs jalousies ou leurs moqueries. «C’est ça, la recette du succès. Retranscrire la pourriture du monde.»

L’auteur en profite pour aborder le sujet de la célébrité, notamment celle sur les réseaux sociaux. Véritable notoriété ou popularité factice, tout est bon pour faire du buzz et faire parler de soi. «Rubrique nécrologique à ses heures, bazar de faits divers, divan de psy, échanges standardisés, souvenirs rappelés depuis les méandres d’une machine gigantesque où les gens se congratulaient autant qu’ils se détestaient. Les chroniques dithyrambiques, assassines, complaisantes, intelligentes, chaque intervenant défendant son point de vue comme une vérité absolue.»

Enfin, je me dois tout de même de parler de la dextérité avec laquelle Armelle Carbonel rassemble les récits du passé et l’histoire, mais aussi comment elle fait le lien entre la partie « Inside » et la partie « Outside. » Elle passe d’un huis clos aux accents cauchemardesques alimenté par des disparitions successives, à l’air libre tout aussi anxiogène, mais pour d’autres raisons. Le chemin pris est assez jouissif, car le roman change complètement d’ambiance et va se nicher dans l’intime. 

« Dis, tu peux l’aimer, toi ? » Cela a été mon cas…

Chronique de SINESTRA, Armelle Carbonel – Ring, sortie 8 novembre 2018

Une réflexion sur “L’EMPEREUR BLANC, Armelle Carbonel – Mazarine, sortie le 17 mars 2021.

  1. Je sens qu’il va me plaire !

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