Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Dans les vapeurs de brume, au coeur de la Suisse surgit le Val Sinestra. Un château, menaçant, encerclé de montagnes dont il semble impossible de s’échapper. Vingt-neuf août 1942, un chargement humain pénètre dans « l’oeil du cyclone », des femmes, des enfants, un homme, « une cargaison humaine » livrée à travers les Grisons, jetés là pour fuir la guerre mais empreints de l’espoir fou d’être guéris de leurs tares ou de leurs maladies, par un mystérieux médecin qui semble faire des miracles. C’est au milieu de cette forêt, en pleine nature, que la forteresse orchestre ses plus viles intentions, dans ses sombres boyaux qui ne comportent que de mystérieux tableaux qui laissent perplexes, ou terrorisés. C’est bien Val Sinestra le personnage principal de ce roman. C’est bien lui qui nous raconte la vie de ses pensionnaires et les projets inavouables qu’il abrite, et quand il prend la parole, à l’occasion de quelques chapitres, c’est son ombre terrible qui plane sur la providence de ses locataires. Les pensionnaires entrés de leur plein gré y sont captifs, prisonniers des murs, mais aussi de deux hommes qui y oeuvrent : Signur Guillon et Il docter. Je vous laisse faire connaissance avec Ana, Colette, Arthur, Valère et les autres. Découvrir leurs mères, les hommes en minorité numéraire et pourtant tout puissants. Vous verrez, l’attachement des personnages est immédiat.

Et pourtant… Pas de philanthropie chez Armelle Carbonel. Enfance n’est pas synonyme d’innocence. Je crois que c’est ce que j’ai le plus aimé dans sa façon de gérer ses personnages : sa manière très lucide de parler de l’enfance. De placer l’enfance dans un climat de guerre, donc difficile, et d’exploiter cette situation particulière en brossant des êtres humains en accentuant leur inhumanité, et non par leur innocence. D’affirmer qu’à cause de leurs tares, réelles ou non, de leurs maladies qu’ils sont venus soigner, du climat de guerre, ils ne sont pas exemptés de toute noirceur. L’heure n’est pas à la tendresse et à l’amour. L’heure est à la survie. Et en situation de survie, les actes n’ont ni âge, ni sexe, ni milieu social.  Tout est traité justement : l’influence des paroles assénées à l’enfant qui naît, le mensonge qui devient partie prenante d’une forme de réalité, l’homosexualité honnie, la haine de l’autre transmise, la responsabilité pointée du doigt d’un peuple tout entier sur les raisons d’une guerre meurtrière. La dureté de la vie et de la situation temporelle change la nature profonde de ces êtres et la démonstration littéraire qui en est faite, est sublime.

Au milieu de ce champ de ruine où la bassesse humaine résonne entre les murs de « Mal Sinestra », l’écriture profondément poétique de l’auteur donne au récit une lueur d’humanité. Le choix des mots, des figures de style, des images qu’Armelle Carbonel emploie pour décrire les situations et les sentiments sont de toute beauté, tellement magistrales que je ne les ai parfois pas comprises, m’obligeant à faire machine arrière dans le livre. Parallèlement, elle nous assène, forte d’une écriture ciselée, puissante, toute l’horreur de la vie qui se déroule sous le toit de cette demeure mortifère. Elle nous emporte dans un huit clos insoutenable où l’humanité n’a plus rien que le nom, où les hommes brillent par leur cruauté et leurs idées nauséabondes.

Malgré cette forme de clairvoyance dans l’inhumanité qui n’a ni âge, ni genre, Armelle Carbonel parvient à dégager de son livre une profonde compassion. Nonobstant les actes de certains de ses personnages, j’entends enfants et mères, il est impossible de les détester, impossible de ne pas ressentir cette incroyable urgence de vie qui justifie tout. En cela, je trouve ce roman d’une intensité puissante car le lecteur ressent des émotions totalement contradictoires au fil des différentes voix qui s’enchaînent au gré des chapitres. Il pose la question de ce que nous sommes tous prêts à accomplir quand la situation, dramatique, terrifiante, l’exige.

Ce roman ne peut laisser indifférent sur le fond. Quant à la forme, elle est simplement sublime. Armelle Carbonel acquiert ici ses lettres de noblesse et assied magistralement son surnom de « nécromancière ».

3 réflexions sur “SINESTRA, Armelle Carbonel – Ring, sortie 8 novembre 2018

  1. Ce roman fera incontestablement partie de mes prochains achats 😏

    J'aime

  2. J’ai vraiment hâte de le lire ce livre. Merci Aude pour cette chronique.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :