Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

 

Betty est la sixième enfant d’une fratrie de huit. Sa mère est blanche, son père est indien. Surnommée « la petite Indienne », Betty va apprendre les combats de ceux qui sont « mal nés », comprenez ceux dont la couleur de peau n’est pas blanche, et surtout assimiler ce que cela engendre d’être une femme, en 1960, dans l’Ohio. Que vous soyez un homme ou une femme, ce roman est fondamental, nécessaire et éclairant sur la condition de la femme telle qu’elle peut être vécue, subie, ou revendiquée. Betty n’est pas une nième femme dont le désir profond est de conquérir une liberté profondément désirée, elle est le symbole d’une femme qui mérite d’être, et qui forte des expériences de vie de sa mère et de ses sœurs, va marcher droit vers les buts fixés sans jamais laisser qui que ce soit se mettre en travers de son chemin.

 

Si ce roman est une magnifique ode à la féminité, il est aussi l’histoire émouvante d’un lien : celui d’une petite fille et de son père. S’il est beaucoup question de femmes, « Betty », c’est d’abord le portrait d’un homme, un mari, un père formidable qui fait de la réalité cruelle, un monde magique. Cela nous change des romans où le père toxique, violent qui frappe ou abuse de ses enfants fait de la figure paternelle et donc masculine, un modèle à fuir absolument, dont il faut se méfier toute sa vie et qui nuit considérablement à la construction de soi. Chaque acte, chaque parole de ce père ouvre les portes d’un imaginaire fantasmagorique, entre le chant de la nature mère nourricière, le pouvoir des esprits, la résonance des traditions cherokees, et la fierté d’un peuple qui ne sera jamais reniée. Ce père, qui a toujours des histoires fabuleuses à raconter, des mots apaisants, des caresses silencieuses, et un monde rien qu’à lui dans lequel il évolue et qu’il transmet, est, pour moi, le personnage phare de ce roman. Bien avant la femme qu’il épouse, les enfants qui naissent, et Betty elle-même. La cruauté d’autres hommes, très présente dans ce récit, contraste admirablement bien avec cet homme-là, qu’on ne peut qu’aimer, que l’adversité semble à peine effleurer et qui insuffle toujours les plus beaux messages empreints d’optimisme. Landon Carpenter représente ce père idyllique et tendre, le genre de père que j’aurais aimé avoir et qui aurait sans doute façonné une tout autre personnalité que celle de la femme que je suis devenue. Ma tendresse pour cet homme qui unit, réunit et nourrit les racines de cette famille parfois bancale est profonde.

 

Ce récit est aussi l’histoire de Betty, une petite fille qui ressemble terriblement à son père grâce ou à cause de la couleur de sa peau, et si peu à sa mère. Une petite fille moquée, haïe parfois, malmenée par la vie, et détentrice, malgré elle de secrets de famille dont on n’aurait jamais dû lui parler. Et pourtant, c’est grâce à tout cela qu’elle se construit et nous permet à nous, lecteur, d’assister à la métamorphose de la chenille en papillon. Forte d’un père qui a la tête dans les étoiles, mais les pieds solidement ancrés dans la terre, et d’une mère dont les actes parfois incompris marquent son chemin de vie, Betty va à la rencontre d’elle-même, ramassant ça et là les histoires contées, en écrivant d’autres qu’elle enterre dans le jardin pour se donner de la force. Elle voit la magie du monde par le prisme des yeux de son père, sa cruauté par le vécu de sa mère. Elle apprend la violence des hommes par les femmes qui l’entourent, le bien et le mal qui existent dans le cercle familial, les douleurs et les bonheurs de cette vie au cœur des Appalaches.

 

« Betty » est un roman sur l’innocence perdue, la résilience cultivée par l’histoire familiale et cet amour pur et infini entre deux êtres : père et fille. Pourtant, ne vous y trompez pas, le roman n’est pas seulement une plongée dans les légendes indiennes, les mythes ancestraux et une invitation à la rêverie, il est aussi le témoignage fort d’une femme, Alka, la mère, qui lors de scènes terribles démontre, par son vécu, ce que c’est qu’être une femme. Chaque personnage féminin qui hante ce roman, par ses choix ou ses prisons, par une liberté chèrement acquise ou par son état captif est sublime à sa façon et porteur d’une leçon qui fait mûrir. Ces rencontres associées à l’histoire familiale feront de Betty une enfant singulière, puis une jeune femme extraordinaire.

 

Encore une fois, les éditions Gallmeister frappent juste en choisissant d’éditer ce roman qui ne peut qu’émouvoir de mille façons. Un père rêveur, mais réaliste qui donne des armes pour lutter contre le monde patriarcal blanc, une mère marquée au fer rouge qui par la violence de son passé, de ses actes présents ou de ses mots est la détentrice d’un vécu qu’elle doit transmettre, une fratrie emblématique d’apprentissages, douloureux ou heureux.

« Betty » est un roman singulier dans sa création. Si la narratrice est une petite fille âgée de 7 ans au moment où le lecteur la rencontre, c’est bien l’histoire de sa mère que Tiffany McDaniel nous raconte à travers les yeux de la petite fille. De même, le père raconté dans le roman est en réalité le grand-père de l’auteur, qu’elle n’a pas connu. Les histoires familiales sont donc à l’origine de ce récit bouleversant.

Ce roman plonge dans un état de grâce, son écriture est poétique et envoûtante, les émotions qui s’en dégagent, puissantes. Il véhicule aussi un message fort : écrire permet de supporter, et d’exister. C’est une merveille, à tout point de vue.

 

 

 

8 réflexions sur “BETTY, Tiffany McDaniel – Gallmeister, sortie le 18 août 2020.

  1. Arnaud Lagandré dit :

    Test

  2. Yvan dit :

    Comment ne pas être convaincu avec enthousiasme après une chronique pareille !
    En même temps, je l’étais déjà, puisque tu me menaçais si je ne le lisais pas 😉

    1. Aude Bouquine dit :

      C’est clair que tu DOIS le lire ❤️

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