J’aime énormément les romans de Nickolas Butler . Dans ses livres, il y a tout ce que j’aime en littérature américaine : l’atmosphère, de beaux personnages, l’écriture et les thématiques. « Un baiser de quarante ans », son dernier roman paru aux éditions Stock, ne fait pas défaut par rapport à « La maison dans les nuages » ou encore à « Retour à Little Wing ».
Un homme d’une soixantaine d’années, trop bien habillé pour l’occasion, est assis au zinc d’un bar du Wisconsin. Il attend son ex-femme dont il a été séparé depuis quatre décennies. Sa nervosité est semblable à celle d’un adolescent. C’est ainsi que commence « Un baiser de quarante ans » : un homme attend celle qu’il n’a jamais pu oublier, en espérant ne pas tout rater une deuxième fois.
Charlie et Vivian se sont mariés en 1980. Ils divorcent quatre ans plus tard. Quatre décennies après, Charlie crée un compte Facebook pour retrouver la trace de Vivian via sa petite boutique de vêtements vintage. Il lui écrit. Elle répond et accepte de le revoir. Le pari est risqué, toute une vie est passée. D’un côté, un homme qui a tout raté et revient avec quelques démons. De l’autre, une femme méfiante. Elle a trop souffert après son départ, la confiance sera difficile à reconquérir. Elle met du temps avant de lui montrer sa maison, ce sanctuaire de pauvreté qu’elle protège comme un territoire intime. Elle dit oui au baiser, mais avance prudemment.
« Un baiser de quarante ans » raconte comment deux personnes qui se sont aimées et blessées portent encore, quatre décennies plus tard, l’empreinte de l’autre.
À cet âge, inutile de mentir et de se faire passer pour ce que l’on n’est pas. Charlie est honnête sur ses propres défaillances. Après Vivian, il a contracté deux autres mariages, tous soldés par des divorces. Il sait qu’il aurait dû travailler sur lui-même, s’astreindre à une thérapie, mais il n’en a rien fait. Il a préféré combler sa solitude avec des femmes qui ne pouvaient pas le sauver de lui-même, parce qu’il n’avait pas encore compris que c’était lui le problème.
Car l’alcool est au cœur de cette trajectoire personnelle. Son addiction est presque banale, deux bières par-ci, trois verres de vin par-là… Banale, mais dangereuse, car ordinaire. Il ne se soûle pas tous les soirs. Il boit tous les soirs. L’alcool fait partie de son quotidien.
Quant à Vivian, elle vit dans une maison modeste avec sa fille Melissa et deux petites-filles, Ainsley et Addison. Elle surveille les promotions au supermarché, achète la viande en gros pour faire des plats qui durent, et tient le thermostat du chauffage au minimum. Ainsi va la vie quand l’argent est perpétuellement insuffisant. Vivian a construit autour de cette réalité une certaine dignité.
Nickolas Butler montre combien cette femme mérite d’être aimée différemment. Car, sa vie après Charlie a été longue et difficile. Malgré cela, elle a tenu, s’est épuisée à la tâche dans jamais se plaindre, et ne s’est jamais occupée d’elle-même. Selon ses propres mots : « une vie entière à être une passagère ».
Dans « Un baiser de quarante ans », l’écrivain américain explore le désir entre deux personnes de soixante ans avec la même tendresse que si c’était leur première fois.
Charlie n’est plus l’homme fougueux et impulsif qu’il était à vingt-cinq ans. Son corps a ralenti, ses certitudes physiques ont disparu. La simple idée de l’intimité l’inquiète autant qu’elle l’excite. Nickolas Butler écrit le désir tardif avec grâce et émotion. Aimer à nouveau quand on a cru ne plus en être capable, quand le corps ne répond plus aussi facilement aux injonctions du cœur, est un acte de courage. La peur de souffrir est devenue plus grande que la peur de manquer quelque chose.
Vivian est sur la réserve et anticipe les mêmes souffrances en cas de nouvel échec. Petit à petit, elle se laisse apprivoiser, même si, au fond de son cœur, elle porte un terrible secret dont elle devra lui parler, un secret qui pourrait faire voler en éclat tout espoir de nouvelle relation.
Roman du retour, mais aussi du regret, « Un baiser de quarante ans » brille par la sincérité des émotions, la justesse des gestes et des mots. Malgré leur âge respectif, Charlie et Vivian tâtonnent, et se demandent s’ils font les bons choix. Nickolas Butler pose simplement deux vieux amants face au temps qu’il leur reste. Peut-être pas beaucoup, mais du temps quand même. Il insuffle entre eux la volonté de ne pas le gaspiller. « Nos meilleurs jours sont devant nous. Je veux y croire. Je veux que tu croies en nous. » Il ne s’agit plus de promesses, mais d’intentions. Pas de mots, mais d’actes.
D’autant que l’écrivain connaît le Wisconsin comme sa poche, et offre aux deux amants un décor enveloppant : la lumière patinée de l’automne, la magie des premières neiges, le froid qui engourdit, mais qui est aussi propice aux instants de cocooning. Il y a dans « Un baiser de quarante ans », la géographie affective très précise d’une Amérique rurale et modeste, et une véritable justesse des descriptions. Il aime sa région, la retranscrit avec tendresse et utilise cette même tendresse pour décrire les gestes du quotidien, et ceux du rapprochement entre deux êtres séparés trop longtemps. À l’instar de la nature qui se répare au fil des saisons, Charlie et Vivian renouent avec une complicité abîmée, mais toujours présente.
J’ai lu « Un baiser de quarante ans » en me demandant pourquoi ce roman m’émouvait autant. Il ne s’agit pas de l’histoire d’amour en elle-même, mais bien de la façon dont Nickolas Butler traite ses personnages, avec leurs contradictions, leurs erreurs et leur beauté ordinaire. Comme dans ses autres romans, il regarde des êtres humains imparfaits essayer de faire quelque chose de vrai avec ce qu’il leur reste de temps.
Il dédie « Un baiser de quarante ans » à Nora Ephron (« Quand Harry encore Sally », « sainte patronne des histoires d’amour », car, même dans les plus belles histoires d’amour, chacun porte ses cicatrices. Nickolas Butler pose simplement la question de ce qu’on en fait. Évidemment, c’est aussi un texte sur les secondes chances… mais ça, vous l’aviez compris.
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Titre original : A Forty-Year Kiss
Traduction : Mireille Vignol
Editeur : Stock
Sortie : 6 mai 2026
352 pages, 23,90 euros
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