Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Samedi 19 janvier 2013, un inconnu tente d’enlever Claire sur un parking de supermarché. Orpheline de mère, son père, Bertrand est tué sur le coup en s’interposant.

Mardi 22 mars 2016, Gustavo, marié et père de deux enfants est tiré de son lit par la police. Tentative d’enlèvement et homicide volontaire sont les charges retenues contre lui. Suit une lente descente aux enfers pour Gustavo et sa famille. La violence de la garde à vue, la presse, les réseaux sociaux, c’est tout en processus que décortique Mathieu Menegaux dans ce livre.

Le premier mot qui me vient à l’esprit à la lecture de ce roman traitant de justice, c’est « injustice ». Injustice pour Claire d’abord qui se retrouve orpheline. « Rien qu’une petite fille qui se dira toute sa vie que son père est mort par sa faute. Pas pour elle. Non, par sa faute, parce qu’elle n’a pas su échapper toute seule à la poigne de l’homme à la veste en jeans.. » Dans cette unique phrase, Mathieu Meneaux pose les jalons de la démonstration qui va suivre : la culpabilité qui va faire écho à un besoin primaire et « humain » de retrouver UN coupable.

Injustice pour Gustavo ensuite, mais pas uniquement. Trois années sont passées avant qu’une équipe de flics zélés viennent l’arrêter. Quels sont les faits : une voiture identique à celle que possédait le chauffard. Autre chose ? Non, pas vraiment, si ce n’est la réparation de celle-ci suite à un banal accrochage. Commission rogatoire, fouille du domicile, début de la descente aux enfers : les insultes, les humiliations, une vie entière jetée en pâture aux loups que je vous laisse découvrir.

Troisième roman de Mathieu Menegaux qui se pose véritablement en témoin de la nature humaine et de la société dans laquelle il vit. Passion pour le thème de la justice.

Et pourtant, je trouve ce roman bien différent, car il propose une lecture complète des émotions et questionnements de tous les personnages par le prisme du lecteur. Vous êtes tour à tour Claire, Gustavo, Sophie, la lieutenant Broussy, Defils, il vous met dans leurs peaux, au sens littéral du terme.

Son écriture a la faculté d’apporter une progression significative dans les réflexions des personnages, donc dans l’esprit du lecteur. De le forcer à analyser les faits, les preuves matérielles, mais aussi les émotions qui faussent bien souvent son jugement.

Pour moi, les intentions de l’auteur étaient claires dès le début : je vais vous montrer comment on fait d’un innocent un coupable, comment le rouleau compresseur judiciaire va se mettre en marche, comment la justice médiatique va rajouter son grain de sel et quels effets cela aura sur les personnages centraux de mon roman. La démarche est factuelle, mais aussi psychologique : le rouleau compresseur judiciaire engendre une déferlante mentale, jusqu’à s’envisager coupable d’un crime qu’on n’a en réalité pas commis. C’est fort, c’est puissant d’arriver à douter de soi-même, encore plus de le démontrer.

Je voudrais surtout revenir sur le titre « Est-ce AINSI que les hommes jugent ? » Il s’agit bien d’une question ouverte, posée à chaque lecteur qui impose une réponse précise, l’obligeant à se regarder dans une glace. Comment est-ce que je juge Moi ? En fonction de quoi ? Sur quelles bases ? Quelle place a mon vécu dans ce jugement ? Dans quel camp suis-je : dans celui qui applique la maxime « il n’y a pas de fumée sans feu ? » Ou celui de la présomption d’innocence avant tout ?

Les hommes jugent de votre façon de vivre, de votre vie sexuelle, de l’importance que vous accordez à votre boulot, de l’équilibre famille/travail, de la consultation de sites pour adultes sur vos smartphones, de la façon dont vous élevez vos gosses, de ce que vous mettez comme vêtements, de vos loisirs, si vous êtes croyants ou pas. Les hommes jugent de tout,  et en une seconde, l’opinion est faite et l’avis tranché. La présomption d’innocence n’existe plus dans notre monde. Aussitôt arrêté, aussi balancé aux infos, balancé sur les réseaux sociaux, balancé de sa vie. Pire encore, comme c’est le cas ici, quand une arrestation est le résultat d’une promesse donnée.

Tout l’intérêt du livre réside dans cette promptitude à juger, mais aussi à mettre en abîme le ridicule de certaines situations pourtant bien réelles :  réclamer un emploi du temps précis sur une seule journée vécue 3 ans plus tôt,  se justifier d’actes banals effectués dans la vie courante, reconnaître avec certitude le visage de son agresseur 3 ans plus tard… Ça ferait presque sourire si ce n’était dramatique et le reflet d’une réalité trop souvent vécut.

Ne vous méprenez pas ! Mathieu Menegaux ne prend pas parti pour le coupable contre la victime comme cela lui avait été reproché dans » Je me suis tue ». Il livre des faits, un cheminement mental et vous en faites bien ce que vous voulez. Vous pouvez décider du camp dans lequel vous jouez. Ce qu’il vous enjoint à faire c’est à sortir les émotions du débat et à analyser les faits.

Je termine en évoquant la cabale judiciaire médiatique. Non content de faire dans le sensationnalisme, les chaînes de télé qui s’adonnent à ce petit jeu nous rajoute  le doux poème de l’info en boucle. Et histoire que notre cerveau entende bien le message, elles font défiler en bas de votre écran les principaux titres que vous avez ratés quand elles sont passées au sujet suivant. Concrètement, sur le cerveau, ce type d’action à quel effet ? Celui de marteler,  constamment, une information jusqu’à ce qu’elle finisse par rentrer suffisamment dans le crâne pour qu’on la croie vraie. Avec un peu de chance, on vous rajoute la bonne tête d’un gars au saut du lit, bien déchiré parce qu’il s’est couché tard la veille ou a un eu picolé et vous l’avez, votre coupable tout désigné.

En toute chose, il faut raison garder. C’est un peu ce que je retiendrai de cette démonstration. Et vous ?

 

2 réflexions sur “EST-CE AINSI QUE LES HOMMES JUGENT, Mathieu Menegaux – Grasset, sortie 2 mai 2018

  1. lebouquinivre dit :

    Hello Aude! Je retiens la même chose que toi!
    Belle chronique dont je partage le point de vue. J’ai été happée par cette affaire saisissante et par la vitesse à laquelle tout bascule. Un lynchage qui se transforme en lynchage médiatique… quelle horreur et quel excellent livre, qui encore une fois chez cet auteur, vise juste!

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Ça te prend aux tripes ce bouquin… et c’est tellement actuel comme sujet !! Je ne supporte plus le lynchage médiatique en général et le non respect de la présomption d’innocence en particulier !

      Aimé par 1 personne

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