« Ceux qui nous frappent » s’ouvre au tribunal correctionnel de Rennes. Trois journées d’audience pour juger Charles Levain, poursuivi pour harcèlement moral ayant conduit sa compagne Sara Messina, ancienne boxeuse, à se jeter dans la Vilaine. Le roman s’appuie sur une circonstance aggravante bien réelle du Code pénal, inscrite depuis la loi du 30 juillet 2020 : 10 ans de prison et 150 000 euros d’amende lorsque le harcèlement conjugal a poussé la victime au suicide. Ici, Anaïs Llobet s’appuie sur cette loi qui existe en réalité depuis cinq ans au moment de ce procès, mais que la justice peine à faire fonctionner. Comment prouver de tels faits quand, dans un dossier judiciaire, il n’est pas fait mention de coups et que les mots qui disent la violence ne demeurent que dans quelques messages téléphoniques ou dans la mémoire de ceux qui restent ?
Le tribunal de « Ceux qui nous frappent » devient le lieu où deux récits irréconciliables se disputent la vérité. D’un côté, Charles, le prévenu, entrepreneur dans l’intelligence artificielle. De l’autre, Nouria, la plaignante et mère de Sara. Le premier est capable de retourner chaque question à son avantage, de pleurer juste ce qu’il faut pour émouvoir la cour. La seconde est sans cesse renvoyée à son incapacité à produire des faits, donc des preuves.
C’est tout le sujet de ce roman : exposer la difficulté qu’a le droit de s’emparer de ce qui ne laisse aucune trace, car la souffrance exposée n’est pas une preuve. Des mots prononcés, des appels restés sans réponse ou encore un déménagement qui isole ne sont pas des preuves. Rien de tout cela ne pèse dans une salle d’audience conçue pour trancher sur des faits datés, situés et vérifiables.
Alors, évidemment, le lecteur a une intime conviction au fur et à mesure du récit. Il prend parti. Il acquiert la conviction que quelque chose de réel a tué Sara, et que son suicide n’est que le résultat de pressions quotidiennes répétées et subies. Face à lui, Charles affiche une assurance et une naïveté presque étudiées, comme s’il ne comprenait toujours pas ce qu’il fait dans ce box. En face, le témoignage de Nouria ne pèse, aux yeux du tribunal, que comme de la subjectivité.
De son côté, Anaïs Llobet se contente d’exposer les faits ; elle ne prend jamais parti ; elle laisse au lecteur la responsabilité de porter seul ce décalage énorme entre ce que la justice parvient à établir et ce qu’il ressent. La méthode est redoutable, et le lecteur se retrouve embarqué dans cette histoire comme si sa vie en dépendait.
Autour de ce duel judiciaire, l’autrice brouille les pistes en nimbant « Ceux qui nous frappent » de faits troublants. Ainsi sera invoquée la boxe que Sara a pratiquée une grande partie de son existence. Car Sara savait cogner. Certes, dans un cadre précis, avec une adversaire à sa mesure et un arbitre pour siffler la fin du round. Anaïs Llobet crée le doute sur ce qui se passe en dehors du ring, sur ce que devient ce savoir-frapper une fois que plus personne n’est là pour arbitrer. Elle rajoute également le club d’auto-défense fondé par Yasmina, meilleure amie de Sara, où l’on apprend à frapper sans ce même contrat : pas de round, pas d’adversaire consentante, pas de règle du jeu.
Autour de la victime, on peut imaginer une grande solidarité… jusqu’à apprendre qu’une belle amitié s’était brisée bien avant le procès. Rien n’est simple entre ces femmes, et c’est heureux, car cela permet au récit de résister à la tentation d’un bloc uni face au monstre.
C’est cette gradation, du ring encadré au geste sans arbitre, qui éclaire une scène en particulier : la vision de femmes qui rouent de coups un agresseur. Le tout sous les yeux d’une victime qui ne sait plus si elle doit avoir peur ou se sentir vengée. Ce passage vient interroger notre rapport à la violence. Si l’on accepte cette violence-là, qu’on la trouve « juste » et « méritée », qu’est-ce que cela dit de celle verbale et invisible que Sara a subie ? Il ne peut y avoir deux poids et deux mesures sur un tel sujet. Le roman oblige à se positionner sur ce qui est « acceptable » et sur ce qui ne l’est pas. C’est cet écart entre le coup encadré et le coup sans arbitre qui rend la question suivante impossible à esquiver : dès lors, comment trancher vis-à-vis de celles qui choisissent de se faire vengeance quand la justice ne bouge pas ?
« Ceux qui nous frappent » montre combien le système judiciaire échoue. Sa lenteur, son incapacité à nommer ce qui s’est passé créent des conditions favorables dans lesquelles les représailles personnelles cessent de paraître monstrueuses et commencent à ressembler à une réparation. Anaïs Llobet parvient ici à toucher moralement son lecteur et à le placer dans une situation très inconfortable. Si l’auto-défense féminine est « acceptable » pour réparer une injustice, qu’est-ce que cela dit de celle ou celui qui la cautionne ?
La narration chorale que choisit l’autrice est également d’une efficacité redoutable. Elle nous fait entendre le président fatigué, le procureur migraineux, l’huissier et sa fille adolescente qui filme l’audience pour ses abonnés, la journaliste qui doute d’elle-même. En termes de construction, c’est une véritable réussite, car chacun porte en lui un fragment de vérité, mais aussi une réalité diffractée. En multipliant les points de vue, différentes versions de Sara émergent et elle n’apparaît pas toujours sous son meilleur jour.
Reste la question essentielle posée dans « Ceux qui nous frappent » : peut-on punir une violence qui ne laisse aucune trace visible ? Pour y répondre, je vous laisse avec le roman, votre conscience et votre intime conviction. Vous êtes ici dans une zone grise qui risque de vous faire cogiter. C’est aussi ce qui donne sa force au texte, publié dans une période où les femmes montent au créneau et parlent. Sara, elle, ne peut plus le faire. Il ne lui reste que nous, lecteur, pour statuer. Était-elle sous emprise ? Qui l’a vraiment tuée ? Plongez dans ce procès et tendez l’oreille… Je suis certaine que, comme moi, vous serez happés.
Achat personnel – Chronique non rémunérée.
Editeur : Les Léonides
Sortie : 26 août 2026
384 pages, 21,90 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Zina Khakhoulia, 7h09 d’écoute.
Avec les lectures qui font cogiter, les ressentis restent habituellement en mémoire.
Tout à fait. Celui-ci est assez fort et soulève de sacrées questions.