« Les brebis égarées » est le premier roman de Madeline Cash. Retenez bien son nom, car cette autrice âgée d’à peine trente ans possède la capacité rare de vous faire éclater de rire. J’ai reposé ce livre avec la sensation d’avoir assisté à une messe où quelqu’un aurait remplacé l’encens par du gaz hilarant, car même les sujets dits « sérieux » sont traités avec un humour décapant.
Nous sommes à Alabaster Harbor, petite ville portuaire fictive. C’est ici que la famille Flynn tient debout. Enfin, façon de parler. On peut dire qu’elle tient debout comme un meuble Ikea monté à l’envers et sans notice après trois verres de piquette. Il manque quelques vis à cette famille pour tenir l’ensemble…
À la tête de cet édifice bancal, il y a Bud, le père, comptable au port dont la ferveur religieuse connaît un regain d’intérêt spectaculairement mal chronométré. Comme par hasard, celle-ci apparaît pile au moment où sa femme s’inscrit à des activités qu’elle qualifie d’« épanouissantes ». Cet adjectif annonce surtout des catastrophes à venir. Parlons de Catherine, justement. Photographe qui n’a pas dégainé un appareil depuis une décennie, elle préfère désormais chorégraphier des danses hautement improbables dans son salon. Autant dire que ce spectacle, tantôt qualifié d’art, tantôt de thérapie gratuite, fait un peu peur vu de l’extérieur.
Entre ces deux-là grandissent « Les brebis égarées », trois gamines que Dieu (ou l’autrice) a manifestement pris un malin plaisir à saboter. Abigail, dix-sept ans, semble tout droit sortie d’un magazine de mode. Elle a été façonnée par le regard des hommes. Elle ne pouvait décemment qu’être attirée par un hurluberlu prénommé War Crimes Wes, ancien militaire reconverti en vigile. Louise, quinze ans, est la cadette transparente. Elle est affligée d’un zozotement nerveux et d’un amoureux en ligne dont on devine, avant même qu’elle ne le comprenne, qu’il ne lui veut clairement pas que du bien. La dernière de la fratrie, Harper, douze ans, est la seule personne saine d’esprit de tout le comté.
Autour de cette cellule familiale déjà bien frappée gravite tout un petit monde qu’on croirait sorti d’une paroisse en pleine gestion de crise : un curé aux prises avec une invasion de moucherons, une dame patronnesse indestructible qui distribue la charité comme d’autres distribuent des amendes et un magnat local dont la fortune sent le neuf d’une façon qui devrait, en toute logique, inquiéter davantage de monde qu’elle ne le fait. Mais, dans « Les brebis égarées », on n’est pas là pour la logique, on est là pour le spectacle.
Ici, Madeline Cash crée une comédie de mœurs suburbaine qui carbure à l’hypocrisie au sens propre du terme, carburant renouvelable et inépuisable. On y rit beaucoup, presque tout le temps et souvent au pire moment possible. C’est dans ce mauvais goût que le roman est délicieux. Et justement, cette mauvaise foi commence dans des lieux censés en guérir.
Chez les Flynn, on ne va nulle part pour trouver Dieu, la vérité ou l’apaisement, on va cocher une case. L’église d’Our Lady of Suffering organise des ateliers de consentement, nomme un référent intimité à chaque confessionnal, et impose une psychanalyse obligatoire aux prêtres. Ce qui n’empêche pas Father Andrew de considérer les mouches comme une menace plus urgente que la détresse spirituelle de ses paroissiens. Le groupe de soutien des Brebis égarées censé sauver les âmes se révèle être surtout un cadre commode pour flirter en toute impunité pendant que quelqu’un distribue des cahiers d’écriture créative. Et dire que l’on appelle cela de la guidance spirituelle !
Si l’Église a son grand prêtre bricoleur, le capitalisme, lui, n’a même plus besoin de faire semblant. Paul Alabaster n’a pas à cacher sa théologie personnelle. Il annonce la couleur pour qu’on l’écoute jusqu’au bout. Contrôler ce que les gens font, c’est être roi. Contrôler ce qu’ils pensent, c’est être Dieu. La religion du capital n’a pas de prêtre planqué dans un confessionnal. Le roman pousse la blague jusqu’à un point de rupture logique : la dynastie Alabaster cherche l’éternité. Et s’il faut fusionner les conseils d’administration de Silicon Valley et le Vatican, qu’à cela ne tienne !
En comparaison, la petite hypocrisie domestique des Flynn paraît presque touchante. Bud et Catherine optent pour le couple libre et ouvert (sur une idée brillante de Catherine) avec l’enthousiasme de deux personnes qui rénoveraient une maison qu’elles détestent déjà, en espérant que le problème vienne du papier peint. Bud finit dans une camionnette garée devant chez lui, Catherine entame une histoire avec l’entrepreneuse chargée de refaire la salle de bains. Mais personne ne semble gagné par l’épanouissement. Dans « Les brebis égarées », le mariage libre est présenté comme une fiction que le couple se raconte pour éviter d’admettre que la vraie négociation porte sur qui dort où ce soir. Le comique naît du décalage entre le vocabulaire choisi et la réalité vécue, qui s’apparente à une garde alternée pour adultes.
Pendant que les adultes de la maison négocient ainsi leur bonheur, ce sont les filles qui tiennent le compteur Geiger de la vérité familiale, chacune à sa manière, avec un niveau de fiabilité qui va croissant à mesure qu’on descend dans l’ordre des naissances.
L’aînée, Abigail, a le radar tourné vers l’extérieur plutôt que vers elle-même. Mais ce même instinct s’éteint net dès qu’il s’agit d’elle-même : elle balaie les rumeurs les plus sombres sur le manoir Alabaster. Son radar fonctionne à merveille, sauf braqué sur le danger qui la concerne directement.
Louise, elle, souffre du problème inverse : son radar capte tout, mais il est mal réglé. Elle confond le signal et le bruit. Elle possède une perspicacité domestique étonnante qui se déprogramme complètement dès qu’elle se connecte à son ordinateur familial, le soir, dans la cabane du jardin, pour converser avec un correspondant en ligne aussi charismatique que manifestement inquiétant. Sa capacité de discernement s’épuise tant à la maison qu’elle la laisse orpheline à l’extérieur.
Harper, la benjamine, n’a pas ce problème de dosage. Et pour cause, elle joue dans une autre catégorie. Douze ans, six langues apprises en autodidacte par pur ennui, suspendue de l’école avec la régularité d’un métronome. C’est une surdouée dont la lucidité frise l’excès pathologique. Quand elle soupçonne, par exemple, que les sculptures municipales cachent des caméras de surveillance, elle a raison. Elle est, en quelque sorte, une lanceuse d’alerte sur un banc d’école.
Tout le roman s’amuse à faire de la parano enfantine, habituellement tournée en ridicule, le seul système de détection fiable de la maison. Les trois sœurs voient toutes plus juste que leurs parents ! Reste que cette vérité, aussi limpide soit-elle, ne s’exprime pas dans une langue tout à fait nette, comme si on refusait l’emploi du mot juste. Madeline Cash pousse d’ailleurs cette idée jusque dans la matière de ses phrases. Elle utilise une signature qui lui est propre par le langage pour asseoir son propos.
L’utilisation du « gn », comme dans « siggnature » ou « extermignation », est un défaut sonore qui contamine la narration autant que les mouches contaminent l’Église. Impossible à éradiquer ou à ignorer, il participe au ressort comique du désordre.
Ainsi, dans « Les brebis égarées », l’intrigue se tisse par une phrase drôle que suit souvent une information glaçante. Cette torsion permanente fait sa singularité et son approche cocasse. Sous le vernis de la comédie de mœurs, on reconnaît sans mal tout un pays occupé à sourire pour ne pas examiner ce qu’il devient. J’ai adoré ce livre sans la moindre réserve, dans tous ses excès et toutes ses audaces. Il navigue sur tous les registres de l’humour, du potache au cynique. Faire rire en littérature est une chose rare. « Les brebis égarées » est donc une réussite, et Madeline Cash excelle dans cet exercice avec une folie totalement maîtrisée.
Roman reçu en service de presse – Chronique non rémunérée.
Traduction : Alexandre Civico et Barbara Tajan
Titre original : Lost Lambs
Editeur : Denoël
Sortie : 26 août 2026
384 pages, 23 euros
La rentrée littéraire chez Denoël
Le Crépuscule de la Veuve blanche, Cyril Carrère, version audio disponible depuis le 26 février 2026
ça fait du bien de rire, parfois ! (mais quelle horrible couverture)
Sur la couverture, je suis d’accord : pas très vendeur ! Je me demande où les libraires l’ont mis tiens !
Dans le rayon Horreur ? 😁