Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

La dernière des Wilberforce de Julia Kerninon

Il y a dix ans, quatre enfants s’attribuaient un surnom entre eux, comme on scelle un pacte, « jumeaux cosmiques » pour la vie. Dans « La dernière des Wilberforce », le nouveau roman de Julia Kerninon, les deux frères Schnabel, Waldo et Adam, et les deux sœurs Wilberforce, Annabel et Olivia ont tous grandi des étés durant, sur cette presqu’île de six cents hectares où les dunes filent à perte de vue et où les criques restent désertes une bonne partie de l’année. 

Puis l’adolescence est arrivée, et avec elle, le pacte s’est fissuré. Aujourd’hui, Waldo n’a plus vraiment envie d’y retourner, mais sa mère, romancière à succès, insiste : elle y organise une fête. Il finit par céder. Ce qu’il ignore encore, c’est qu’une fois la nuit venue, cette fête deviendra le lieu où chacun sera confronté à ce qu’il a fait, laissé faire, ou caché. 

Car lors des drames survenus des années plus tôt, les inspecteurs venus du continent n’avaient pas réussi à démêler le vrai du faux. Ils n’avaient pas conscience de la puissance de cette communauté refermée sur elle-même. 

Durant tout ce temps, une autre vérité circulait, souterraine et patiente. Elle s’est révélée aux femmes par bribes et par recoupements, dans ce lieu qu’il fallait savoir écouter. 

Julia Kerninon construit « La dernière des Wilberforce » de façon polyphonique, changeant les points de vue entre les personnages sans jamais rien révéler avant l’instant voulu. Chaque protagoniste détient un fragment de vérité, et ce n’est qu’en superposant tous ces fragments que l’on peut entrevoir l’ensemble. 

C’est sur cet isthme relié au continent par un tombolo que la mer défait patiemment, dune et lande battues par le vent, que se nichent les secrets. C’est sur ce sol mouvant que se nouent les amitiés fondatrices entre deux fratries dont les destins vont s’entremêler jusqu’à ne plus pouvoir s’en défaire. Comme pour le roman d’Anne Godard, « Nous aussi », j’ai retrouvé dans ces pages toute la texture d’une enfance d’été, celle qui se fabrique loin des adultes. 

L’autrice prend le temps d’installer cette insouciance de la jeunesse, avant le basculement de l’adolescence. Les corps changent, des hiérarchies se dessinent, le désir s’invite sans prévenir dans des amitiés qu’on croyait éternelles. Entre les deux frères comme entre les deux sœurs, des loyautés se lézardent, des jalousies s’incrustent sans jamais véritablement s’exprimer. 

« La dernière des Wilberforce » dit formidablement combien une fratrie peut s’aimer sans savoir vraiment comment se le prouver. 

Après ces peintures d’étés heureux, un silence familial oppressant s’installe très tôt. Personne ne dit vraiment à voix haute ce qu’il traverse. Ni Annabel, dont le comportement change du jour au lendemain, ni Olivia, qui regarde sa sœur s’éloigner. Du côté des Schnabel, Adam se retire peu à peu dans un mutisme écrasant, tandis que Waldo ressent un malaise croissant sans jamais trouver les mots. Les non-dits s’accumulent jusqu’à devenir la matière même du drame. 

Julia Kerninon explore ainsi les zones grises de la violence. Ici, pas de cris ou de coups, mais une accumulation de petites lâchetés, de mutisme et de regards détournés. La violence des liens familiaux se niche parfois dans ce qu’on tait pour préserver une paix de façade et, surtout, dans ce qu’on choisit de ne pas voir parce que le voir obligerait à agir.

Dans ces maisonnées feutrées, les mères, Schnabel et Wilberforce, portent chacune leur propre poids. Diane Schnabel est institutrice et pratique l’écriture en cachette dans un cagibi transformé en bureau. Elle incarne cette fameuse charge mentale de la mère de famille jamais nommée, mais omniprésente. Face à son mari verbicruciste, démotivant et passif, elle porte seule le foyer. Sa seule passion, l’écriture, est même perçue comme une trahison. 

Parallèlement, Eva Wilberforce tient seule un hôtel sur la presqu’île après avoir élevé trois filles. Elle porte une fatigue plus frontale, plus physique. Elle tient sa pension, fait des confitures la nuit, marche des heures sur la crête avec sa dernière née. Leurs situations respectives rapprochent les deux femmes qui se confient rapidement et deviennent amies. La boucle féminine est refermée par Magdalen, belle-mère d’Eva, qui semble avoir survécu à tout. 

Ainsi, « La dernière des Wilberforce » est également un roman sur la place des femmes dans la société. Aucune n’est parfaite, aucune n’est un « modèle », mais chacune contribue à jouer son rôle jusqu’à la toute fin. Je ne peux pas en dire davantage sans trahir le basculement final, mais je peux affirmer que j’ai été saisie par l’issue du récit. 

Enfin, il y a dans ce roman une réflexion sur l’écriture elle-même. Celle de Diane, mais aussi celle de Julia Kerninon. La trajectoire de Diane, de la minuscule pièce où elle écrit en cachette jusqu’à la maison achetée grâce à ses droits d’auteur, fonctionne comme une mise en abyme de ce que l’écriture peut à la fois sauver et détruire. Diane le formule d’ailleurs à sa manière : la fiction la force à la vérité plutôt qu’elle ne l’en éloigne. 

Cette réflexion sur l’écriture comme acte de vérité traverse « La dernière des Wilberforce », et je l’ai trouvée d’autant plus troublante que la construction même du livre applique ce principe à elle-même.

J’ai lu ce roman en parallèle avec sa version audio lue par Clara Brajtman. Dire que l’expérience est saisissante serait un euphémisme.

La voix de Clara confère au texte de Julia une force supplémentaire qui vient provoquer un raz de marée d’émotions. Entendre ces voix, portées chacune par une inflexion différente, un souffle singulier, propre à chaque personnage, a fait basculer ma lecture dans un tout autre registre. Ce qui n’était, à l’écrit, qu’une architecture narrative savamment maîtrisée est devenu, à l’oral, une expérience charnelle. J’entendais les silences de chacun, et leurs non-dits prenaient une épaisseur inattendue. 

Il y a quelque chose de prodigieux à réaliser qu’un même texte peut vous être donné deux fois, et vous bouleverser deux fois différemment. L’audio permet de ressentir dans son propre corps ce que les personnages eux-mêmes traversent. C’est vertigineux ! Je vous recommande vivement cette expérience sensorielle à part entière, où le lecteur, comme l’auditeur, se retrouve littéralement immergé dans cette même vérité partielle et fragmentée que vivent ses personnages.

« La dernière des Wilberforce » m’a habitée, dans cette manière très particulière qu’ont certains livres de continuer à travailler en soi pendant et après la lecture. Le signe des grands livres, assurément. 

Achat personnel, lu en lecture immersive grâce à la version audio (Lizzie) lue par Clara Brajtman, 5h01 d’écoute. 


Editeur : L’Iconoclaste 

Sortie : 20 août 2026

278 pages, 21,50 euros.

Découvrez aussi : Nous aussi, Anne Godard.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “La dernière des Wilberforce, Julia Kerninon.

  1. nathaliesci dit :

    Je l’avais déjà noté, ce billet renforcé mon envie de le lire !
    C’est intéressant cette lecture avec écoute croisée.

  2. laplumedelulu dit :

    Tu t’es vraiment imprégnée de ce livre. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

  3. Aude Bouquine dit :

    Je le recommande 😉

  4. J’ai beaucoup aimé cette lecture, et encore plus sa version audio, qui m’a littéralement emportée. Je ne connaissais pas cette autrice, mais j’ai bien l’intention de lire d’autres romans d’elle.

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