Cette rentrée littéraire est riche de textes sur la Seconde Guerre mondiale. En ouvrant « Les filles du 9 juin », je me suis demandé ce qu’il restait encore à écrire sur ce sujet qui n’aurait pas déjà été dit. Le roman raconte le massacre de Tulle. Même si je connaissais l’histoire d’Oradour-sur-Glane survenue le 10 juin 1944, je ne savais rien de celui des pendus de Tulle arrivé la veille. Maylis Besserie a construit son texte en trois blocs qui portent chacun le prénom d’une femme : Hortense, Louise, Zoé. Grand-mère, fille, petite-fille, trois générations successives qui n’ont ni le même caractère, ni les mêmes armes. Pourtant, il s’agit ici de montrer une même fracture et trois façons différentes de la ressouder.
Hortense ouvre « Les filles du 9 juin ». En ce jour, la libération de Tulle semble acquise. Quand une division SS reprend le contrôle de la ville et sélectionne quatre-vingt-dix-neuf hommes à exécuter, Hortense suffoque depuis son balcon. Son mari est pendu sous ses yeux pendant qu’elle-même accouche de leur petite fille, Louise. Déjà mère de deux enfants, Hortense résiste à sa façon par le silence : elle efface le prénom de son mari pour se protéger et continuer à avancer. Tant bien que mal elle survit, et cette survie a un prix que ses filles payeront. Car il y a chez Hortense une contradiction puissante entre l’amour immense qu’elle porte à ses enfants et son incapacité chronique à affronter ce qui fait mal.
Là où Hortense choisit le silence, Louise, née lors de cette même tragédie, choisit son exact contraire. Malgré les efforts de sa mère, elle porte le traumatisme de la pendaison, qui se manifeste par d’épouvantables terreurs nocturnes que ni les médecins ni la guérisseuse du Chastang ne parviennent à endiguer. Là où Hortense se tait, Louise cherche à tout savoir. Son pouvoir réside dans l’action : elle devient inspectrice de police, monte un dossier sur le bourreau de son père resté impuni en Allemagne. Ce personnage est habité par une colère sourde et un besoin de justice profond. Toute son identité est bâtie sur l’attente du procès du meurtrier de son père. C’est à travers elle que l’on mesure le prix moral à payer d’une soif de justice.
Entre le silence d’Hortense et le combat frontal de Louise, Zoé invente une troisième voie. Cette petite-fille née d’un secret que je ne dévoilerai pas ici n’est ni dans l’effacement ni dans l’obsession : elle est dans la transmission. Institutrice, elle recueille la parole des survivants, et ramène le massacre du 9 juin 1944 dans les classes de Tulle.
« Les filles du 9 juin », ce sont elles.
Ce que ces trois portraits ont en commun, c’est qu’ils prennent tous racine dans la même faille : celle d’un procès qui n’a jamais vraiment eu lieu. La matière historique du roman est très documentée : procès de Bordeaux, protection d’un criminel par les accords de Paris, réhabilitation des Waffen-SS par la HIAG. Ce sens des détails permet de construire les réponses des trois héroïnes. Hortense se tait parce qu’elle sait qu’aucune parole ne changera l’impunité ; Louise s’y attaque frontalement, preuve documentée après preuve documentée ; Zoé transmet parce que la mémoire est la seule justice qui lui reste accessible une fois que celle des tribunaux a définitivement échoué. Ces trois femmes répondent chacune à sa manière à un vide judiciaire qui les révolte.
C’est à travers Zoé justement que Maylis Besserie peut ouvrir « Les filles du 9 juin » sur l’Histoire qui, sans cesse, se répète sous des formes différentes. Ainsi, la percée électorale du Front National dans les années 1980 et le racisme ordinaire qui s’installe jusque dans la propre famille de Zoé, viennent rappeler les grandes questions morales d’après-guerre. Face au score du Front National affiché à la télévision dans le café de Tulle, sous les yeux d’Hortense et de Gilbert pétrifiés, d’autres émotions m’ont saisie : l’effroi, la honte, un froid qui descend le long de la nuque, une espèce de vertige qu’on ressent quand une plaie qu’on croyait cicatrisée se rouvre. Au-delà de la peine immense liée à l’incompréhension la plus totale, une frayeur lucide, écœurante et nauséabonde a surgi… Oui, tout peut recommencer, il suffit d’allumer la télévision et d’établir une cartographie des conflits et des horreurs commises.
C’est pour moi la grande leçon (si l’on peut le formuler ainsi) de ce roman au regard de notre société actuelle. 2027 approche. En ligne de mire les élections présidentielles. Et, à travers les pendus de Tulle, ce que l’homme est capable de faire à son prochain, la haine qu’il est capable de développer et d’entretenir, l’absence de justice qui fait gronder la population ont eu une curieuse résonance…
Dans « Les filles du 9 juin », Maylis Besserie raconte ce qui se passe entre l’exécution d’un homme ordinaire et la vie de ses descendantes pendant près de soixante ans par le prisme d’un vide judiciaire qui se répercute de corps en corps. Pour revenir au début de ma chronique, la guerre elle-même n’occupe ici que quelques pages ; l’essentiel se déroule après, et c’est précisément ce choix du temps long qui rend possible l’approche de la psychogénéalogie, cette manière de mettre en lumière l’héritage transgénérationnel des traumatismes.
C’est cette même temporalité qui donne aux portraits de femmes leur réussite totale, car c’est toujours par le corps que le silence se transmet. Louise naît à l’instant même où son père est pendu, le cordon ombilical trois fois enroulé autour du cou, comme si elle était elle-même née pendue. Zoé cherche la parole manquante en traquant les survivants. Ces femmes nimbées de silence sont pourtant toujours dans l’action, et c’est précisément cela qui me touche le plus chez elles… J’aime cette idée que l’on peut parvenir à combattre un héritage familial marqué par un sceau.
Ces trois femmes tiennent face à l’impunité et à l’Histoire qui bégaie. Leurs combats réveillent les nôtres. Ne les oublions pas.
Roman reçu en service de presse – Chronique non rémunérée.
Editeur : Grasset
Sortie : 19 août 2026
464 pages, 24 euros.
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Joséphine de Renesse, 11h50 d’écoute.