En 2024, Gillian McAllister publiait « Après minuit » qui a fait partie de mes coups de coeur de l’année. Cette année, l’autrice revient avec « L’instant d’après », dont le titre est « Anything You Do Say » dans sa version originale, traduit par Caroline Nicolas.
Après une soirée arrosée avec sa meilleure amie dans un bar londonien, Joanna rentre chez elle à pied. En approchant d’un pont, elle entend des pas derrière elle. Quelqu’un la suit. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit là du gros lourdaud qui lui a déjà fait du rentre-dedans au bar, et qu’elle avait éconduit. Dans un élan de panique, et certainement de courage, Joanna le pousse dans l’escalier avec une force dont elle ne se pensait pas capable. Quelques secondes plus tard, il gît au sol, sur le ventre, et ne bouge plus. La jeune femme se retrouve face à un choix : appeler les secours ou fuir à toutes jambes. Elle hésite… « L’instant d’après », raconte ce moment suspendu et ses conséquences.
Exprimé ainsi, le roman peut sembler banal. Mais, à l’instar d’« Après minuit », Gillian McAllister a plus d’un tour dans son sac, et une appétence pour des constructions originales. Ainsi, l’architecture de « L’instant d’après » table sur deux possibilités, deux choix : « Taire » ou « Avouer ». Les deux voix alternées scindent la narration, se suivent à raison d’un chapitre sur deux, et poussent chacune la logique de chaque décision jusqu’à ses ultimes conséquences.
Et lorsqu’on fait le rapprochement avec le précédent « Après minuit », on peut dire que l’autrice jouait déjà avec la chronologie pour scruter à la loupe l’amour et la responsabilité. Pas par un simple tour de passe-passe temporel, mais grâce à un examen obstiné de ce que la narration du temps fait à nos choix. « L’instant d’après » reprend ce fil en le tendant autrement. Au lieu de remonter le cours des heures, il les dédouble. Au lieu de corriger l’irréparable, il montre deux « vérités » capables de coexister, deux devenirs qui se répondent. Dans les deux romans, la temporalité est méthode : outil d’éthique et manière d’exposer les angles morts.
Dans « Avouer », Joanna affronte les forces de police qu’elle a décidé d’appeler, puis l’appareil judiciaire qui fait suite. Dans « Taire », elle épouse la clandestinité de son geste, la culpabilité et la peur d’être découverte. Dans les deux cas, Reuben, son conjoint, tient la seconde place dans le récit, et se retrouve impliqué dans chaque chemin pris. Cette bipartition est la charpente émotionnelle de « L’instant d’après » : le lecteur se retrouve pris dans les filets de la bonne ou de la mauvaise conscience de Joanna. Que fait-on l’instant d’après ? Qu’aurions-nous fait à sa place ?
Le rouleau compresseur de la conscience est en marche et rien ne peut l’arrêter. Ainsi, « L’instant d’après » peut s’assimiler à un vrai thriller psychologique. L’héroïne, dans l’oeil du cyclone, avance en apnée, et nous avec elle. « Avouer » c’est s’exposer, affronter l’opprobre, les audiences, le camp adverse. « Taire » c’est subir les nuits blanches, les mensonges du quotidien, le rejet progressif des autres pour se protéger, réduire son univers à une silhouette couchée au sol.
Le roman réussit ce mélange entre le thriller psychologique et le polar, mais il s’installe comme une étude de la fabrique de soi. Joanna respire mal, procrastine, repousse l’échéance, a honte. Cette honte est un personnage secondaire qui chuchote, mais qui parle tout le temps.
Ce qui est très réussi dans ce roman c’est évidemment les deux options qui se font face. Mais pas seulement… Chaque chemin pris déploie un certain nombre de thématiques, au-delà du sentiment de claustration morale ou physique traitée avec une précision chirurgicale.
Parmi les sujets traités, la peur intrinsèque de la femme dans l’espace public est sans doute la plus flagrante. Un corps inconnu qui se colle, une main qui enserre comme une menotte, l’impression d’être suivie… Tous ces événements du quotidien que subissent les femmes s’agrippent à la peau et au mental. Chacun y fait face de manière personnelle, mais ce qui ressort de « L’instant d’après » est que la décision prise n’est jamais la bonne, puisqu’elle est faussée par les émotions. Ces violences ordinaires structurent la vie des femmes, et toute intervention dépend du vécu, mais aussi de la peur.
L’autre point qui a vraiment suscité ma curiosité est la façon dont Gillian McAllister exploite les notions de responsabilité et de vérité. La frontière entre dire et taire est travaillée au scalpel. Il n’y a pas un seul élément auquel j’aurais pu penser qui n’y figure pas. Joanna dit la vérité, mais pas toute la vérité. Elle omet un détail fondamental dans son récit. Or, ce détail fait toute la différence dans la partie « Avouer », mais aussi dans la partie « Taire ». Une petite « négligence » dans la façon dont sont racontés les faits peut devenir une pierre d’achoppement morale.
Enfin, et excusez-moi de m’en réjouir, mais « L’instant d’après » met en lumière la contamination psychologique du secret. Que de réjouissances en perspectives sur ce sujet ! Le mensonge de départ en appelle un autre, puis un autre, et encore un autre. C’est particulièrement visible dans les relations de Joanna avec Reuben. La maison, ce refuge qui nous tient éloignés du reste du monde, devient le lieu de tous les dangers : le comportement de Joanna change, ses réactions sont erratiques. L’atmosphère du foyer change drastiquement, et la relation mari-femme est en souffrance.
Le roman tient en haleine par sa construction, par ses personnages, mais aussi par l’atmosphère tracée au plus près du corps et du décor. Les bâtiments, la météo londonienne, les détails topographiques contribuent à l’immersion du lecteur et apportent une certaine réalité tactile que j’aime retrouver dans ce genre de roman.
Il me faut quand même dire un mot sur la fin, sans rien dévoiler évidemment. Que l’on tourne à gauche « Avouer », ou à droite « Taire », la nuit peut garder le même visage. Bien sûr, chaque porte ouvre un chemin différent, mais, derrière chacune d’elles, des ombres se déploient et des questions surgissent. En sacrifiant quelque chose, Joanna pense sauver autre chose, mais est-ce le cas ?
Dans les deux possibilités, c’est à une part d’elle-même qu’elle renonce. Soit elle s’expose, soit elle s’enferme… Il n’existe pas de choix idéal, réparateur, reposant. Il n’existe que des trajectoires et ses conséquences. L’absolution totale n’existe pas, « Avouer » n’équivaut pas à s’absoudre, se « Taire » ne veut pas dire être sauf. J’ai trouvé la fin de « L’instant d’après » fort réussie et bien travaillée. Gillian McAllister a pris le temps de la peaufiner, tant et si bien que le lecteur la garde en mémoire.
L’épilogue, nommé par contraste « Le commencement », boucle une boucle et en ouvre une autre à la fois. Il revient à la scène première, mais plutôt que d’en verrouiller le sens, il nous laisse dans l’intervalle où naissent deux possibilités : partir ou rester, fuir ou lutter, action ou vérité.
Il suffit parfois de quelques secondes pour changer une vie… et d’un seul coup, la route de l’existence se dédouble. Ensuite, on devient un funambule suspendu à un fil invisible…
« L’instant d’après » dessine souvent nos vies.
Traduction : Caroline Nicolas
Titre original : Anything You Do Say
Editeur : Sonatine
Sortie : 4 septembre 2025
544 pages, 23,90 euros
Découvrez mon coup de cœur de l’année chez Sonatine
Quelle débauche d’énergie dans tes chroniques actuellement ! Et toujours avec autant de soin et autant de profondeur, sincèrement je suis admiratif !
Concernant McAllister, elle a bien compris qu’on pouvait jouer avec le(s) temps, c’est intéressant et créatif, même si je n’ai pas accroché comme le précédent que j’avais adoré
Il semble qu’on retrouve certains procédés de son roman précédent, que j’avais beaucoup aimé. « L’instant d’après » m’intéresse tout autant, j’espère juste être aussi agréablement surprise que pour « Après minuit ».
Une chronique par jour, j’ai été bien inspirée 😉
Je suis d’accord avec toi : celui-ci est un peu en dessous de celui de l’année dernière. Mais je reste assez fascinée par sa gestion temporelle. Ça reste très intéressant
Un chouïa moins mais ça reste bon et bien meilleur que ce que je peux lire dans le même genre 😉
Très sincèrement, tu m’avais déjà convaincue, ainsi que Julie, mais je vais être raisonnable et d’abord lire « après minuit » qui avait déjà rejoint ma PAL à cause (ou plutôt grâce !) à toi 😊
Objectivement, Après minuit est meilleur 😉
Je le note