Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Yesteryear de Caro Claire Burke

« Ceci est le dernier jour de ma vie tel que je l’avais imaginée.» C’est la première phrase de « Yesteryear ». Caro Claire Burke vous dit que quelque chose va s’effondrer et que vous allez adorer regarder. En effet, elle a eu une idée diabolique : prendre une militante tradwife qui se vante de vivre l’existence des pionniers sur Instagram… et la faire VRAIMENT vivre dedans. Juste elle, son mari, ses six enfants, et 1855 qui l’attend avec ses engelures et sa dysenterie. Le résultat est jouissif, féroce, et impossible à poser. 

On pourrait appeler ça de la satire. Moi, j’appelle ça une forme de justice. « Fais attention à ce que tu souhaites, petit agneau. Tu pourrais bien l’obtenir. » 

Si vous êtes passé à côté du phénomène, laissez-moi d’abord vous expliquer ce qu’est une « tradwife», association de traditionnel et wife. Une tradwife est une femme qui a décidé de vivre selon des valeurs domestiques ultra-conservatrices. En théorie, elle « obéit » à son mari, élève ses enfants sans aide extérieure, pratique le fait maison en cuisine et croit en Dieu tout-puissant. 

Sauf que Natalie Heller Mills, la tradwife de « Yesteryear » décide d’en faire une carrière en filmant le tout pour le poster sur Instagram. Pain au levain. Lait cru. Beurre en baratte. Mari cow-boy. Enfants en lin beige. Coucher de soleil sur le ranch. Ça, c’est pour la théorie. 

En pratique, elle embauche des nounous pour s’occuper de ses enfants, des travailleurs illégaux pour cultiver ses champs, une productrice pour filmer son quotidien. Elle gère un empire médiatique et négocie des contrats de partenariat pour son « shop » sur internet. Mais ce n’est pas là le sel de « Yesteryear ». 

Un matin, Natalie se réveille dans son ranch. Sauf que ce n’est pas son ranch. Elle y découvre ses enfants, sauf que ce ne sont pas ses enfants. Elle rencontre la main de son mari, qui n’est pas son mari tout en l’étant physiquement. 

Dans la maison, pas d’électricité, un froid de gueux, et surtout, personne en vue avec une caméra à l’épaule. La vie moderne s’est désintégrée. 

Nous sommes désormais en 1855. Cette vie traditionnelle qu’elle vendait en représentation vient de devenir sa réalité. À « Yesteryear », le pain doit être pétri à la main, le bois rentré manuellement, les lessives prennent la journée entière. Il faut s’occuper soi-même de ses gosses, et de son mari, qui est devenu un gros rustre de son époque doté de deux mots de vocabulaire : faim et sexe. 

En gros, Caro Claire Burke imagine ce qu’est une tradwife au temps jadis et observe ce qui reste quand on enlève Instagram. Autant dire que ses réponses sont jouissives et que les aventures de Natalie sont aussi désopilantes que tragiques.

Ce qui provoque l’addiction totale du lecteur pour « Yesteryear » réside dans le personnage de Natalie : l’anti-héroïne par excellence. Il n’y a rien à aimer chez cette femme. Froide, calculatrice, ambitieuse, elle vend un rêve qu’elle ne vit pas en réalité et représente à peu près tout ce que je déteste sur les réseaux… jusqu’à ce fameux matin où elle se réveille dans une autre temporalité. Ça rend humble, le changement d’époque ! 

C’est là le tour de force de l’autrice : on colle aux basques de ce personnage hautement antipathique pour la regarder s’enfoncer dans sa situation misérable, et on y prend un plaisir fou. Cette joie presque malsaine qu’on éprouve au spectacle de sa déchéance n’a plus aucune limite. Exit les huit millions de followers, et les esclaves pour boucler le planning. Maintenant, cocotte, tu vas devoir faire ce que tu prônes.

Mais attention, Natalie n’est pas une idiote à qui on offrirait une leçon bien méritée. « Yesteryear » serait alors bien trop réducteur. C’est une femme intelligente à bien des égards : elle a su notamment gérer son mari, anticiper les crises, se rapprocher de personnes influentes pour parvenir à ses fins. Son point faible, et tout l’intérêt du roman réside dans le fait que cette intelligence se retourne contre elle-même. Elle a si bien intégré les attentes de son milieu qu’elle ne sait plus très bien ce qu’elle aurait voulu dans une vie sans spectateurs.

La grande thématique que développe l’autrice ici relève de la grande performance de la féminité, cette idée que les femmes jouent un rôle permanent et que les réseaux sociaux les ont simplement rendues plus visibles, et plus « monétisables ». Instagram, est une prison où tout le monde surveille, et est surveillé, et Natalie devient sa propre geôlière. Elle a fait de sa vie entière une story. Et lorsque la connexion est coupée, elle ne sait plus réellement qui elle est. 

Et en face ? Les « Angry Women », ces féministes diplômées, indignées, qui passent leurs journées à décortiquer les contradictions de Natalie et à pointer ses mensonges. Natalie les déteste. Elles la détestent. Balle au centre. Mais l’autrice montre avec une ironie réjouissante que leur indignation est devenue, elle aussi, un carburant. Elles regardent Natalie. Elles la commentent. Elles partagent son contenu pour mieux la critiquer. Et ce faisant, elles alimentent exactement la machine qu’elles prétendent dénoncer. « Every performance demands an audience », et l’audience la plus fidèle d’une tradwife, c’est parfois la féministe qui ne peut pas s’arrêter de la regarder.

« Yesteryear » fourmille de thématiques passionnantes, traitées avec un humour incontestable. Je vous ai déjà parlé de la féminité, de l’authenticité comme mensonge organisé, des réseaux sociaux. Mais le texte met aussi en exergue la nostalgie idéologique du temps jadis, traduction littérale du mot « Yesteryear ». Aujourd’hui, dans l’Amérique de Trump, le mouvement tradwife reprend du poil de la bête. 

Cette nostalgie organisée, instrumentalisée, s’inscrit dans un projet conservateur plus large de redéfinition des rôles de genre. En envoyant Natalie à la vie pionnière, Caro Claire Burke remet l’Église au milieu du village. Ces époques passées sont construites sur une amnésie délibérée, un passé amputé de sa violence.

« Yesteryear » met aussi en avant la maternité comme projet politique conservateur qui encourage les femmes blanches chrétiennes à avoir de nombreux enfants dans une logique démographique explicitement raciale. Natalie n’aime pas réellement ses enfants, ils sont la conséquence d’un système : elle a fait son devoir de citoyenne. De plus, elle « vend » cette soumission féminine, ce rôle qu’elle a adopté, à des millions de femmes. 

Elle normalise l’effacement de soi et la dépendance économique. Voilà pourquoi une lectrice ne peut que se régaler de la voir sombrer… Ajoutons à cela que ses enfants, traités comme de purs objets, sont filmés depuis leur naissance sans leur consentement. Ils ne sont que des marchandises acquises au nom de Dieu, et d’une foi chrétienne instrumentalisée à ses propres desseins. 

Et le patriarcat, dans tout ça ? Il ne s’en tire pas mieux. Caleb, le mari de Natalie, n’est pas un tyran, il est pire que ça : il est mou, incompétent, décoratif. Il hérite de la position privilégiée de sa famille et bénéficie du rayonnement de sa femme sans jamais avoir eu à le mériter. C’est le patriarcat moderne dans sa forme la plus pure et la plus vide : un système qui tourne sur son inertie, déconnecté des conditions qui l’ont engendré.

Mais en 1855, Caleb change. Ce Caleb-là fend du bois. Il connaît la terre, les saisons, les bêtes. Il a une autorité naturelle que l’autre Caleb n’a jamais eue. Il est, pour la première fois, à sa place, parce que la place qui lui est assignée correspond enfin à ses capacités réelles. C’est le retournement le plus cruel que l’écrivaine inflige à Natalie : en 1855, elle perd son seul avantage. Dans le monde moderne, c’est elle la personne compétente. En 1855, cette compétence-là ne vaut plus rien. Savoir négocier des contrats de partenariat ne sert à rien quand il faut faire du feu et soigner un enfant fiévreux sans médecin. Pour la première fois, Natalie est dans le système patriarcal tel qu’il a réellement fonctionné… Pas sa version fantasmée et monétisée, mais sa version historique brute.

Alors ? Qu’a réellement vécu Natalie dans « Yesteryear » ? A-t-elle voyagé dans le temps ? Est-elle le cobaye d’une émission de téléréalité secrète ? Dieu la punit-il ? Le diable joue-t-il avec elle ? Caro Claire Burke maintient le mystère avec une habileté redoutable, et c’est justement cette tension entre les explications possibles qui fait toute la force du roman. 

Car ce roman refuse d’être rangé dans une case. Thriller ? Satire ? Fiction historique ? Roman psychologique ? Science-fiction ? « Yesteryear » glisse d’une case à l’autre sans prévenir, et la forme et le fond se répondent pour un résultat parfaitement maîtrisé. 

D’abord, j’ai aimé la façon dont Caro Claire Burke prend une réalité sociale contemporaine, l’exagère légèrement, et observe ce qu’elle révèle d’elle-même. On regarde en face les mécanismes de la monétisation de l’intimité familiale, de l’instrumentalisation des enfants, de la vente de la soumission féminine, grâce au rire.

Ensuite, le côté « thriller » lié à la science-fiction fait tourner les pages de manière obsessionnelle : que s’est-il passé pour que Natalie se réveille en 1855 ? Caro Claire Burke utilise tous les outils des deux genres pour faire monter la tension, entretenir de fausses pistes, et ce, jusqu’à la révélation finale, qui est si bien trouvée. Ce qui est vraiment remarquable dans « Yesteryear », c’est que jamais la forme ne vient phagocyter le fond.

J’ajoute que le rire est le sel du roman. Les réparties sont excellentes, les dialogues internes de Natalie sont savoureux, et l’absurde de certaines situations est jubilatoire. Une femme comme Natalie ne peut pas être saisie par un seul regard. Le regard satirique la réduit à sa contradiction. Le regard thriller/science-fiction la réduit à son mystère. Le regard historique la réduit à son époque. Le regard parfois horrifique la réduit à sa folie. C’est la superposition de tous ces regards qui produit « Yesteryear ».

J’ai pris énormément de plaisir à lire ce livre, à m’y replonger pour le savourer. Il n’est pas encore traduit en français. Il vous faut un niveau B2 pour l’aborder, mais croyez-moi, cela en vaut la peine. Il fera sans doute partie de mes meilleures lectures de l’année 2026. Un premier roman, qui plus est. On n’a pas fini d’entendre parler de Caro Claire Burke.

Éditeur : Fourth Estate Ldt. 

Sortie : 6 avril 2026. 

400 pages, 10,89 au format numérique 

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9 réflexions sur “Yesteryear, Caro Claire Burke

  1. laplumedelulu dit :

    Dis donc, tu donnes sacrément envie de le découvrir ce bouquin qui n’est pas encore traduit.
    Merci à toi pour le partage 🙏 😘, tu devrais lire une bonne épouse, d’Ingrid Desjours.

  2. Aude Bouquine dit :

    Il est dans ma PAL 😉

  3. Bon, j’espère qu’ils finiront par le traduire 🙃

  4. Tu m’allèches, tu m’allèches, mais je suis incapable de lire un roman en anglais. 😭 Enfin si, j’ai lu le dernier tome d’une saga jeunesse qui n’a encore pas été traduit en français. Mais c’était du jeunesse.

  5. laplumedelulu dit :

    La chance que tu as, tu vas re découvrir la plume d’Ingrid. 🙃

  6. Aude Bouquine dit :

    Je te dirai 😉

  7. Aude Bouquine dit :

    2027 😉

  8. Yvan dit :

    Quel enthousiasme ! Vivement qu’il soit traduit, alors !

  9. Sabine J dit :

    Je n’ai pas attendu la fin de ta chronique pour voir s’il était dispo en français. J’espère qu’il est prévu, car oui, il est plus qu’alléchant.

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