« La maison aux neuf serrures » ouvre les portes de bien des mystères : elle en déploie neuf derrière neuf portes closes. Tous sont reliés entre eux par un réseau d’ombres qui s’étend de Bruxelles à Gand, dans une période d’après-guerre où quelques esprits restent encore marqués par des blessures politiques, sociales ou encore intimes.
Au cœur de « La maison aux neuf serrures », le lecteur rencontre une jeune femme, Adelaïs De Wolf que la vie n’a pas épargnée. En effet, petite, elle a souffert de la polio qui l’oblige désormais à marcher avec une canne. Adelaïs De Wolf ne quémande aucune attention, elle a appris à se débrouiller seule. Les chemins parcourus avec son vélo à bras, faits de pentes de divers degrés, montrent qu’elle est prête à affronter les épreuves qui l’attendent. Vulnérable, mais digne, elle ne quémande rien, même pas l’attention du lecteur. Et pourtant, tout chez elle nous fait tomber amoureux de ce personnage. Lorsqu’elle hérite d’une maison bardée de verrous par son oncle Cornelius, elle comprend rapidement que son existence va changer. D’une simplicité attendrissante, Adelaïs a ceci de fascinant : nous partageons avec elle une forme de complicité.
C’est elle qui donne à « La maison aux neuf serrures » sa couleur émotionnelle. J’ai aimé sa façon d’entrer dans la vie des autres sans jamais en forcer la porte. Chez elle, tout n’est qu’entraide et empathie. Elle panse les blessures du monde sans jamais se plaindre. Parallèlement, elle possède cette forme d’entêtement qui suscite l’admiration. Dans cette maison où les objets ont tant de valeurs qu’ils semblent régner en maître, elle se replace toujours au centre de l’intrigue pour ne pas s’enfermer dans une mécanique de dépendance. Dans ses pas, les secrets de famille sautent, tandis que le texte de Philip Gray prend des allures de polar, puis de chronique sociale et enfin de questionnements des valeurs.
En face, De Smet, commandant de police et fin limier, même s’il refuse la posture du flic génial, enquête sur un incendie, puis sur un réseau de faux-monnayeurs à Gand. Les billets de 500 qui ont circulé dans les rues et finissent par arriver sur son bureau deviennent son obsession. Sa force à lui c’est le temps long de la réflexion, une période propice à la collecte des indices et à l’écoute attentive des « témoins ». Il fonctionne à l’instinct, son flair est tactile : il sent les lieux, écoute les indices, et fait sauter les verrous progressifs qui doivent le mener à la vérité. Et pour cela, il est d’une patience à toute épreuve. Finalement, il aime l’opacité des choses, qu’il faille du temps pour arriver au bout d’une enquête, comme s’il avait besoin de s’y préparer. Avec lui, le lecteur a le temps de penser, et cela est fort agréable dans ce genre de roman où chaque chapitre ne se termine pas sur une révélation fracassante.
Dans les romans de fiction, hautement romanesques, j’aime énormément lorsqu’il est question de maison de famille. « La maison aux neuf serrures » s’inscrit dans cette veine des mystères à percer. Celle-ci renferme une mécanique singulière faite de couloirs, de serrures verrouillées et de cachettes qui cliquètent comme une ponctuation.
En réalité, deux maisons sont au cœur du roman. Celle du rêve de deux adolescents qu’on appelle « la maison du diable » et celle de l’oncle Cornelius, calfeutrée. La première refoule des rumeurs et adresse des avertissements. Elle a ce petit côté gothique qui regorge de zones d’ombre et travaille sur l’imaginaire collectif. Il s’en dégage une atmosphère presque surnaturelle qui excite tous les fantasmes et surtout les peurs. La seconde, guère plus attrayante, condense de nombreuses angoisses et méfiances. Elle dégage une curieuse obsession de sécurité, malgré son apparence, et renvoie une forme de protection assez troublante.
Mais alors que l’enquête progresse, la tendance s’inverse. La maison du diable semble devenir celle qui abrite, et la « La maison aux neuf serrures » l’endroit de tous les dangers. Ce jeu orchestré par Philip Gray m’a procuré un ravissement de lecture difficile à lâcher tant la permutation des émotions est finement trouvée. Toutes deux, prison ou refuge abritent des vivants tout en les mettant sans arrêt à l’épreuve.
Enfin, l’ambiance du roman est tout à fait fascinante et contribue grandement au plaisir que le lecteur tire de ce voyage. Le lieu, la Belgique des années 50, est un choix parfait. Le temps d’après-guerre complète fort bien le tableau. Ainsi l’atmosphère est tendue sans être étouffante, l’espace conditionne les scènes, et non l’inverse. On sent véritablement le temps passer et, curieusement, j’ai aimé ce choix de la lenteur qui n’est pas synonyme d’absence d’action, mais qui est simplement le reflet d’histoires qu’il faut prendre le temps de raconter.
À cette trame matérielle, il faut ajouter les thèmes développés qui sont essentiellement l’émancipation et l’enfermement à travers le personnage Adelaïs. Elle cherche à la fois à se protéger et à se libérer. L’enfermement tient à sa condition familiale, physique, sociale, puis la poursuit dans cette maison léguée. Son émancipation passe par plusieurs étapes qui s’étalent d’un apprentissage de l’autonomie à la négociation des obstacles. Le reste, je vous laisse le découvrir.
Enfin, « La maison aux neuf serrures » pose la question de la moralité, les lignes de conduite sont testées par les conditions et les faits. La loi versus l’éthique démontre que la morale et l’attention qu’on lui porte passent par des conséquences sur les autres. Parfois, la loi ne protège pas le bien commun. La confiance aveugle que l’on peut avoir envers un système est aussi mise à mal lorsque le mensonge et la falsification contribuent à altérer des certitudes. Quant à savoir si l’on peut fabriquer du vrai avec du faux, en être heureux, en jouir, et rester une personne honorable, attachée à ses valeurs, il vous faudra lire le roman pour le découvrir.
« La maison aux neuf serrures » a été une très belle surprise et un moment de lecture vraiment très agréable. Là où beaucoup de textes du même genre confondent atmosphère et « loupiote », celui-ci travaille ses zones d’ombres avec une belle maîtrise. Il me reste à espérer un nouvel opus…
Traduction : Élodie Leplat
Titre original : The House with Nine Locks
Editeur : Sonatine
Sortie : 18 septembre 2025
480 pages, 23,90 euros
Merci Aude pour cette découverte 🙏😊
J’avais bien aimé son précédent roman, ton joli ressenti, tout en pudeur, donne envie de continuer l’aventure avec cet auteur
Je n’ai pas lu le premier mais celui-ci est vraiment bien.