Depuis « Où vivaient les gens heureux » et « Par où entre la lumière », j’attends les romans de Joyce Maynard avec fébrilité. Roman après roman, elle creuse sous la surface d’existences ordinaires pour en extraire des émotions brutes. Dans « L’influenceuse », l’écrivaine américaine reprend l’affaire d’une influenceuse de 22 ans tuée par son fiancé lors d’un road trip à travers les parcs nationaux américains, en 2021. Cette affaire avait alors fait grand bruit, jusqu’en France, où le journal « Le Monde » lui avait consacré un article. En 2025, Netflix lui consacre même une docu-fiction en trois épisodes. « The influencer » est sorti en version numérique le 27 octobre 2022 et n’est édité qu’à partir du 7 mai 2026 en France.
Si l’on s’en tient aux faits, l’histoire originelle contenait déjà une question fondamentale : comment une existence ainsi exposée sur les réseaux sociaux peut-elle en réalité dissimuler tant de violence « en privé » ? Mais ce n’est pas seulement de ce sujet que traite Joyce Maynard ici, qui a préféré faire de cette histoire un thriller. La construction de « L’influenceuse » repose sur un dispositif de différentes voix : Tammy, le personnage principal, Kevin, son petit ami, les parents des deux côtés, un journaliste, etc. Chaque perspective a pour but de faire émerger la vérité à travers tant de zones d’ombre.
Malheureusement, ces voix sonnent creux. Il n’y a pas un seul personnage pour lequel on pourrait ressentir un commencement d’empathie. Kevin est bête à manger du foin. Tammy est d’une crédulité et d’un angélisme qui frisent la consternation. Trop symboliquement ingénue, avec ses pierres en forme de cœur, ses arcs-en-ciel, et ses salutations au soleil, elle apparaît comme une silhouette découpée dans du carton-pâte. Quant aux autres voix, notamment celles des parents, on reste stupéfait devant tant d’immobilisme calculé. Ils sont tous sclérosés dans leurs pensées et ne lèvent pas le petit doigt.
Ce n’est pas tout. Le dénouement de « L’influenceuse » n’est pas identique au fait divers dont il est issu. Pour le dire autrement, le meurtrier n’y est pas le même. Je pose la question ouvertement : quel est le but de la manœuvre ? Pourquoi partir d’un fait réel et le transformer en quelque chose d’aussi peu ambitieux ? Joyce Maynard prétend-elle porter un message, tel que celui d’un roman sur la violence faite aux femmes, sur l’invisibilité institutionnelle de cette violence, sur la façon dont une société entière peut regarder sans voir ? Pas vraiment, et c’est bien là le problème.
La façon dont ce livre se termine, sur une justice immédiate, spectaculaire, sans procès laisse à penser qu’il valide la justice des réseaux sociaux plutôt qu’il ne la dénonce. Pour moi, Joyce Maynard reproduit exactement la logique qu’elle prétend critiquer. Le livre trahit alors son propre sujet, et cela me dérange fortement, car aucun roman sérieux sur la violence faite aux femmes ne saurait se terminer sur la catharsis bon marché d’une vengeance privée.
À quoi sert ce livre, si ce n’est à capter l’air du temps, à user et à abuser de préoccupations contemporaines peuplées de hashtags, de followers et d’algorithmes ? Disons-le franchement : « L’influenceuse » ne tient pas ses promesses. Il cherche à surfer sur une thématique que l’époque a déjà usée jusqu’à la corde.
Et il y a pire encore. D’une manière générale, je commence à en avoir un peu marre des « vieux » livres d’auteurs que l’on publie comme s’ils étaient nouveaux sans jamais prévenir le lecteur. « L’influenceuse » n’est pas le nouveau roman de Joyce Maynard, c’est une commande faite par Amazon, une novella écrite dans le sillage immédiat du fait divers Gabby Petito, pour surfer sur une actualité criminelle. Trois ans et demi plus tard, les éditions Philippe Rey la publient comme si de rien n’était, sans préciser l’origine de l’œuvre ni qu’il s’agit d’une adaptation romanesque de la réalité.
Le calcul éditorial est lisible. La série Netflix relance l’intérêt pour l’affaire, et l’affaire relance l’intérêt pour le livre. Quant au lecteur fan de l’autrice, il se précipite sur cette sortie. En réalité, on lui ment… J’ajoute que « The influencer » est passé presque inaperçu aux États-Unis, et qu’il a reçu des critiques mitigées… Sans parler de l’indécence qu’il y a à fictionnaliser une affaire criminelle alors que les familles concernées n’avaient pas fini de faire leur deuil au moment de la publication.
Une chose est certaine : le lecteur français qui aime Joyce Maynard méritait mieux que cela. Il méritait d’abord la vérité. Il méritait ensuite un texte digne de ses romans précédents. J’appelle cela de l’opportunisme, et j’en ai franchement assez de ces méthodes. Joyce Maynard est une grande autrice et ses œuvres précédentes en témoignent avec éclat. Le récit de « L’influenceuse », lui, peut retourner d’où il vient : au fond du tiroir dont il n’aurait jamais dû sortir.
Editeur : Philippe Rey
Sortie : 7 mai 2026
160 Pages, 17 euros
Chronique : Où vivaient les gens heureux, Joyce Maynard
Aïe… En même temps, comment être vrai en parlant de quelqu’un d’aussi faux. Je comprends parfaitement ton énervement, tout à fait légitime en lisant tes arguments
Et bien ça c’est dit ! J’avoue que Par où entre la lumière m’avait déjà beaucoup déçue (redites, opportunisme…). C’est sûr. Je passe mon chemin !
Ce livre est une catastrophe.
Ce type de bouquin qu’on ressort de derrière les fagots c’est juste de l’arnaque !
Voilà qui est dit ! Comme je te le disais s
Mince, j’ai appuyé sur « valider » trop tôt. Comme je te le disais dans ton article sur les nouveautés de mai, je ne l’aurais pas lu de toute façon, ou pas en ce moment du moins, car je n’en peux plus de tous ces romans qui nous parlent d’influenceurs, de réseaux sociaux, etc., même si c’est pour dénoncer. Ce genre de sujet ne me permet pas de m’évader, ça attise juste le ras-le-bol que j’ai vis à vis de notre société.
Dommage, j’avais beaucoup aimé ‘où vivaient les gens heureux’ et ‘l’hôtel des oiseaux’. Merci de cette chronique, le sujet ne m’intéressait pas à première vue mais comme j’apprécie l’autrice j’aurais pu tenter cette lecture, ce billet m’en a totalement dissuadée.
Rien à voir avec ses autres romans…
Oui je le savais. J’aime énormément cette autrice mais là c’est n’importe quoi.
Jamais de valeur sûre nulle part, mais là c’est vraiment lamentable.
Merci beaucoup pour cette chronique, j’aurais pu craquer tant j’aime cette autrice mais j’avoue que j’avais déjà été très déçue de la suite de « Là où vivaient les gens heureux », que j’avais trouvée d’une grande platitude et sans aucune profondeur après un premier volet si bouleversant et lumineux…il ne me reste plus qu’à découvrir ceux de ses anciens romans que je n’ai pas encore lus, en espérant avoir la chance de retrouver sa lumineuse écriture lors d’une prochaine sortie…
J’ai failli me précipiter à la librairie en voyant ce nouveau titre et je suis bien contente d’avoir fait quelques recherches et d’être tombée sur votre critique ! Je vais donc passer mon chemin en attendant le prochain « vrai » roman de Joyce Maynard… effectivement, l’éditeur français est bien fourbe sur ce coup là, c’est dommage. Merci à vous !
Allez hop. Emballé, c’est pesé, prends ça dans la face, Joyce Maynard. 😁
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Ah, les dessous des décisions éditoriales 🙄. C’est toujours le lecteur, la vache à lait, qui en fait les frais !
Toujours !! Sauf que les vaches à lait n’ont plus de lait… Les budgets pour acheter des livres baissent.