Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le secret de Jeanne de Sophie Astrabie

Cette année, les grandes épopées de femmes sont à l’honneur, et ce n’est pas pour me déplaire. « Le secret de Jeanne » est l’une d’entre elles, une fresque que la narration à plusieurs temporalités dessine tel un tableau. Dans une tradition picturale, Sophie Astrabie dessine progressivement une toile intimiste dévoilant le destin de trois femmes à trois époques différentes. Peu à peu, de petites touches de peinture, semblables à une toile impressionniste où rien n’est révélé avant de prendre du recul, s’entremêlent pour laisser entrevoir les silhouettes du temps passé.

S’il est impressionniste par sa délicatesse, « Le secret de Jeanne » est expressionniste dans les élans des personnages. Le regard est invité à se poser sur trois figures féminines croquées dans le grand livre du temps, comme un autoportrait générationnel. 

Alexandra ne pouvait imaginer ce qu’elle découvrirait au décès de son père, lui qu’elle pensait décédé il y a dix-sept ans. Tache rouge sur une toile monochrome. Cette révélation vient fissurer le quotidien tranquille, voire monotone, d’une jeune femme en perte de repère. C’est précisément cet événement insolite qui devient le point de départ d’une enquête généalogique.

C’est lorsqu’elle pénètre dans la maison de sa grand-mère, elle aussi disparue, qu’elle prend conscience des secrets de Jeanne, éleveuse d’oies dans les années 1930. Une chambre dissimule une porte cachée, qui elle-même recèle un autre secret.

« Le secret de Jeanne » devient alors un triptyque, trois femmes, trois temporalités, trois gammes chromatiques. Dans les années 30, Jeanne vit dans un monde rural pénible, où l’argent manque. Un mélange du « American Gothic » de Grant Wood et des Glaneuses de Millet. Dans les années 70, Nicole a la vie plus facile. Elle expérimente les premières amitiés, les désillusions amoureuses, une féminité plus affirmée. Enfin, en 2013, Alexandra navigue dans un quotidien mécanique, sans réelle saveur. Son présent est sans relief, son futur gris. 

Au-delà de leur sang, un mystère entoure ces femmes… de ces mystères qui empoissonnent les générations, les unes après les autres, des impressions fugaces, des sensations inexpliquées. C’est Alexandra qui va devoir reconstituer le fil de cette histoire familiale, et c’est aussi cette quête que le lecteur suit à travers les intrusions dans différentes époques.

« Le secret de Jeanne » offre également une photographie des relations mère-fille à différentes époques, et force est de constater que, peu importe le moment, la communication est très difficile dans cette famille. Comme d’autres, Sophie Astrabie explore la thématique de la transmission. Tout ce que l’on ne dit pas ou que l’on tait par honte est susceptible de rejaillir sur la génération suivante.

C’est une grande question de notre époque à laquelle je m’intéresse beaucoup en faisant moi-même cette expérience de compréhension du passé. Les blessures se transmettent malgré nous, résonnent souvent de manière silencieuse, sur nos enfants. Il est troublant d’en mesurer l’étendue, et encore plus déroutant de constater qu’en se soignant soi-même, on libère aussi les énergies bloquées de notre descendance.

Malgré les « erreurs » des unes ou les manquements des autres, Sophie Astrabie témoigne d’une vraie tendresse pour ses personnages, et d’une belle empathie pour ces femmes qui ont fait comme elles pouvaient. Chacune est le fruit de son époque, et également, de son éducation. Le regard de l’écrivaine est dépourvu de jugement. Il ressemble davantage à une caresse faite sur la joue.

Dans notre époque où le mot « sororité » est si galvaudé, je ne peux qu’adhérer à cette vision nuancée. Les différentes scènes proposées sont simples, mais pas simplistes. Elles témoignent d’instants de vie, de moments suspendus qui en révèlent beaucoup sur le quotidien de chacun. Le style « Astrabie » est donc très évocateur, tout en creux et en déliés. « Le secret de Jeanne » se construit par petites touches de pinceaux, par des aller-retour passé-présent, avec une certaine maitrise du rythme pour tenir le lecteur en haleine. C’est un texte tout en confidences chuchotées.

L’avenir c’est Alexandra, et c’est en ce sens que le roman montre sa progression. Sera-t-elle délivrée du « secret de Jeanne », de la froideur toute relative de Nicole ? Il n’est pas aisé d’avoir toutes les réponses à ses questions, mais au moins sera-t-elle apaisée, et peut-être un peu réconciliée avec elle-même…

Ce qui précède à nos existences est enfoui, et nous fait souvent beaucoup de mal sans que nous parvenions à défaire le nœud dont nous savons qu’il est présent sans pouvoir le dénouer. Deux possibilités s’offrent alors à nous : œuvrer pour le défaire ou l’ignorer. Personnellement, j’ai choisi la première solution, pour moi, mais aussi pour mes filles. « Le secret de Jeanne » a eu de nombreuses résonances dans mon histoire personnelle et je pense que l’avoir lu à cet instant précis n’était pas anodin. 

Mais avant tout, « Le secret de Jeanne » est un roman de femmes qui met en lumière leurs désirs contrariés, leurs espoirs, leurs luttes et leurs résistances. C’est aussi un texte qui parle de la mémoire, des liens du sang, des traumatismes véhiculés de génération en génération et des silences. Si la mémoire transgénérationnelle vous intéresse, n’hésitez pas ! Que reste-t-il de nos mères ou de nos grand-mères en nous ? 

Des clairs-obscurs traversent ce roman, justement comme dans un tableau…

Editeur : Flammarion

Sortie : 14 mai 2025

339 pages, 21 euros

Disponible chez Gallimard Audio, lu par Audrey Botbol, 8h16 minutes

 

Découvrez aussi : Les heures fragiles, Virginie Grimaldi.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

10 réflexions sur “Le secret de Jeanne, Sophie Astrabie.

  1. Yvan dit :

    Je peux imaginer l’effet d’une lecture qui entre en résonance avec sa propre histoire, on sent ton émotion.

  2. laplumedelulu dit :

    Quand j’ai vu ta story, je me suis dit que tu avais aimé cette lecture. On a rendez quelques fois avec des livres qui résonnent en nous. Le tableau que tu dresses est exquis. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  3. Aude Bouquine dit :

    C’est exactement ça : des rendez-vous ♥️

  4. Aude Bouquine dit :

    Et encore… je n’ai pas eu l’occasion de te raconter certaines choses lors de séances « d’hypnoses »…

  5. laplumedelulu dit :

    Je lis tes chroniques à ma Maman depuis un moment déjà. Elle te félicite. 🥰

  6. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup, embrasse la 😘

  7. laplumedelulu dit :

    Ce sera fait. Entre Yvan et toi, je ne vais plus la tenir ☺️😘

  8. Tout à fait le genre de sujet que j’aime retrouver dans mes lectures. Je n’ai encore jamais lu l’autrice, ça serait l’occasion.

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