Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Terre brisée de Clare Leslie Hall

Certains romans labourent en nous quelque chose d’enfoui, ils remuent la glaise de notre mémoire et plantent parfois, sans qu’on le sache, des graines de vérité. « Terre brisée », de Clare Leslie Hall, fait partie ce cette catégorie-là. Le titre anglais « Broken Country » et sa traduction française « Terre brisée » en disent beaucoup : un territoire abîmé, une terre à nu, bouleversée par le drame.

« Terre brisée » commence dans les années 1960, alors qu’un homme est retrouvé mort dans une ferme et qu’un autre se retrouve au tribunal pour son procès. Meurtre ou accident ? Ce drame agit comme un révélateur et fissure les silences. Dans le Dorset, Beth, a épousé Franck, le fermier de Meadowlands, avec lequel elle a eu un fils. À ce moment-là, Franck n’était pas son « premier choix », elle était folle amoureuse de Gabriel Wolfe, bien décidé, lui, à faire ses études à Oxford. C’est ainsi que leur histoire s’est terminée… Lorsqu’elle voit réapparaître cet amour de jeunesse, bien des années plus tard, toutes ses certitudes sont remises en question. Gabriel est devenu un écrivain célèbre. Il est aussi le père d’un petit garçon qui vient de perdre sa mère. 

Le récit est structuré en cinq parties, chacune centrée sur différents personnages dont les voix et les vécus s’entremêlent sur plusieurs années. Ce chœur narratif permet au lecteur de reconstituer peu à peu l’histoire d’un amour interdit, d’une trahison, d’une famille fracturée, et d’un « crime ». « Terre brisée » est un mélange de sagas familiale, de roman rural et de récit judiciaire.

L’intrigue peut paraître « classique » : la mort mystérieuse d’un homme, un procès, et dans l’intervalle des souvenirs qui refont surface. Clare Leslie Hall utilise la double temporalité pour relier passé et présent et tenter de fournir une explication au drame qui s’est joué sur ces terres. La première, au présent, est celle de 1968, année de bascule. La seconde nous ramène dans les années 50, où Beth et Gabriel, alors adolescents, nouent une relation singulière. « Terre brisée » alterne ainsi entre ces deux époques. Toujours la nature et le travail de la ferme sont omniprésents, comme si les existences étaient suspendues aux saisons, et aux parcelles que l’on nourrit ou que l’on cultive. Si l’on récolte ce que l’on sème, qu’advient-il de ce qui a germé en silence ?

« Terre brisée » semble autant ancré dans le réel d’une existence qui demande beaucoup d’efforts, que sur un terrain plus métaphorique qui renvoie à un passé savamment enfoui. Frank, le mari de Beth, à la tête de la ferme, connaît bien la vie de labeur. Une ferme est un lieu exigeant qui laisse peu de répit. La terre est le socle de leur existence, le sol sur lequel se jouent les naissances, les deuils, et les drames aussi. Mais cette terre se souvient de ce que le cerveau tente d’oublier : les déceptions du passé, l’amertume de l’incompréhension, et l’amour déçu. C’est comme si la ferme devenait un miroir de la psyché humaine.

Au coeur du récit se trouve Beth, une femme à la croisée des chemins : femme, épouse de fermier, amante et survivante. C’est sa voix qui nous guide à travers l’histoire de Meadowlands et que toute une histoire se raconte. Mais c’est surtout son histoire personnelle qu’elle livre : son quotidien, son rapport à la terre, ses ambitions, ses rêves. Beth est une femme déchirée, mais honnête. Elle est le point de jonction entre le passé, et le drame qui s’est joué à la ferme. Car, pour comprendre le présent et le procès qui tient place, il faut remonter aux sources.

Le procès est le fil rouge de « Terre brisée ». Clare Leslie Hall fait bien sentir les différences entre les règles de justice institutionnelle et la réalité secrète des vies humaines. Encore une fois, c’est Beth, en assistant au procès de « l’homme qu’elle aime » qui reconstruit progressivement le puzzle des événements. 

Ce roman m’a énormément fait penser à « Plus grands que le monde» de Meredith Hall. On y retrouve cette idée de semer, attendre et parfois laisse mourir. La terre en général et la gestion d’une ferme en particulier nécessitent de l’investissement, de la patience, et une attention constante. Elle peut aussi être le théâtre de joies simples et de drames humains dévastateurs. 

Il y a une sorte d’ode à la lenteur dans ce genre de roman qui est loin de me déplaire. Dans une époque où tout va vite, Clare Leslie Hall fait le choix du sensible, d’un art de vivre fait de choses simples. C’est comme si « Terre brisée » représentait une forme de résistance au vacarme du monde. À l’image de la vie agricole qui s’écoule au rythme des saisons, semer, attendre, récolter, recommencer, les passages de la vie regorgent d’une belle similarité. 

Semer, attendre, récolter, recommencer. Un pas à la fois, un jour à la fois. Le tempo du récit est presque organique, et épouse le cycle de toute vie. Il autorise ce temps de respiration que nous devrions tous adopter pour « habiter » chaque instant, et donner du sens aux paroles et aux silences. Car c’est justement grâce à la « cadence » de pousse végétale que les personnages peuvent se permettre un retour sur eux-mêmes, sur leurs souvenirs, sur leurs vécus, mais aussi sur leur présent. 

« Terre brisée » aborde plusieurs thématiques qui s’entremêlent : la mémoire, la culpabilité et la filiation. La mémoire éclate par fragments, hante les silences, possède les lieux. Elle est piège et refuge, peut raviver les plaies ou les panser. La culpabilité plane sur tout Meadowlands et sur tous les personnages pour des raisons différentes. Elle est nichée dans chaque recoin de la ferme et dans tous les esprits des personnages. Dans les références au passé, elle est même invisible, mais toujours omniprésente. Enfin, la filiation traverse tout le récit, qu’elle soit biologique, symbolique ou encore affective. Elle lie et délie. Elle questionne le lien familial.

« Terre brisée » alterne entre le passé lumineux de 1955 et le présent brisé de 1968, en mettant en lumière les strates d’un sol ancien : l’humus de l’enfance, les couches épaisses de l’âge adulte, les racines ancrées et invisibles des décisions. J’ai aimé ce subtil frémissement des mots, cette marée montante des émotions qui affleure sans s’imposer. Clare Leslie Hall possède une façon bien à elle de nous faire entrer dans l’intimité de ses personnages, sans jamais forcer la porte de leur coeur. J’aime de plus en plus ces romans qui nous proposent aussi d’écouter les silences et qui cherchent à nous faire ralentir. Comme pour le travail de la terre, il est nécessaire d’être patient, d’apporter une attention constante aux êtres, et parfois accepter que ce qui sort de terre n’est pas à la hauteur de nos espérances ou conforme à nos attentes. 

Au fil du temps, il nous appartient parfois de briser la terre devenue trop dure, trop compacte, pour espérer y voir clair et y faire pousser de nouvelles graines. 

Traduction: Virginie Buhl

Editeur : Charleston

Date de sortie : 6 mars 2025

416 pages, 22,90 euros

Lu pour Lizzie par Marie Bouvet, 8 h 45 d’écoute.

Découvrez aussi : Plus grands que le monde, Meredith Hall.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “Terre brisée, Clare Leslie Hall.

  1. Comme toi, j’ai adoré ce roman, que j’ai découvert en audio pour ma part. J’ai adoré la construction du récit, les personnages et le cadre. Une très belle lecture !

  2. laplumedelulu dit :

    Et encore une chronique qui donne envie. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  3. Yvan dit :

    Magnifique ressenti !

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