Avec « L’épaisseur de l’aube », Nicolas Garma-Berman livre une œuvre qui s’inscrit profondément dans l’âme de ses lecteurs, tel un murmure persistant au creux de la conscience. Ce roman explore avec délicatesse et justesse la complexité des relations fraternelles, en particulier face à la douleur de l’absence et du deuil. À travers les voix de Roy et Ness, deux frères que la vie a façonnés différemment, l’auteur nous entraîne dans une danse sensuelle où le passé et le présent s’entrelacent, où chaque souvenir porte la trace d’une blessure ancienne, jamais tout à fait refermée.
Le récit se déploie d’abord dans la lumière douce d’un été écossais, à Granton Harbour, où la famille – encore intacte – passe ses dernières vacances ensemble. La mer, omniprésente, devient rapidement un miroir des âmes, des tourments et des espoirs de chacun. Lorsque la mère, Isra, disparaît, la mer semble tout à coup plus froide, plus obscure, comme une promesse trahie. « C’est ce que j’ai ressenti, ce jour-là, en regardant s’éloigner la côte. J’avais respiré. J’avais pensé : nous laissons derrière nous la terre des fantômes. J’avais six ans, presque sept. Je ne savais pas encore que les fantômes nous suivraient. » Les fils et leur père Kenneth, brisés par cette perte inexpliquée, tentent de reconstruire leur vie à Genève, au bord d’un lac (encore la présence de l’eau) qui ne peut offrir la même consolation que les vagues familières de l’Écosse.
Ness, surnommé ainsi par son frère en référence au monstre du loch Ness, prend la parole le premier. Il est devenu journaliste, un observateur du monde, mais il semble toujours chercher à comprendre ce qu’il n’a jamais pu voir clairement : ce qu’il reste de l’amour d’une mère absente, du silence d’un père réfugié en lui-même, de l’affection d’un frère qui prend une autre direction. Roy, de cinq ans son aîné, a choisi un chemin différent : celui de la musique, des scènes, des compositions qui racontent autrement ce qu’il ne parvient pas à dire. Marié depuis quinze ans à Selkie, une artiste de théâtre au caractère bien trempé, et père d’une petite fille de 11 ans, Emily, il semble avoir réussi à construire quelque chose de solide, mais des fissures apparaissent quand surgit un terrible drame.
« L’épaisseur de l’aube » alterne les points de vue des deux frères, chacun offrant un regard unique sur leur passé «commun» et leur présent séparé. Cette structure narrative crée un jeu de reflets, où l’un est toujours la contrepartie de l’autre. C’est un peu comme regarder une peinture à l’eau, où chaque coup de pinceau affecte le suivant, ajoutant des nuances, des contrastes, des ombres. Les souvenirs d’enfance se chevauchent, se contredisent parfois, laissant au lecteur le soin de démêler la vérité subjective de chacun. L’écriture de Nicolas Garma-Berman est d’une rare finesse, sa plume est à la fois poétique et précise, capable de capturer une émotion fugace comme une « aurore aux doigts de rose. »
Ce qui frappe avant tout, c’est la capacité de l’auteur à explorer les recoins les plus intimes de l’âme humaine, à sonder ce que signifie vivre avec l’absence, faire face au silence, et continuer malgré tout. Roy et Ness ne vivent pas le deuil de la même manière : l’un s’enfonce dans une introspection qui frôle l’obsession, tandis que l’autre tente de fuir la souffrance en se construisant une vie stable et prévisible. Pourtant, tous deux sont liés par une douleur commune, un passé qui ne cesse de remonter à la surface, comme ces vagues écossaises qui déferlent sans cesse.
La force de « L’épaisseur de l’aube » réside également dans la manière dont il traite de la mémoire et de la temporalité. Le temps, chez Nicolas Garma-Berman, est une matière vivante, fluide, qui coule entre les doigts et ne se laisse jamais apprivoiser. À travers les souvenirs des deux frères, le lecteur découvre progressivement la vérité de leur histoire familiale, mais toujours par fragments, jamais de manière linéaire. Ce choix narratif ajoute une dimension presque hypnotique à la lecture : on est happé par cette exploration psychologique qui progresse par touches successives, par petites révélations qui éclairent l’ensemble d’une lumière nouvelle.
« L’épaisseur de l’aube » est une réflexion subtile sur les différentes manières d’affronter l’absence et le deuil. Chaque personnage porte ses blessures de manière unique : Roy se réfugie dans la musique et la stabilité de son foyer, tandis que Ness, éternel solitaire, cherche des réponses dans ses reportages et ses voyages. Chacun des deux frères semble errer dans un labyrinthe personnel, où les murs sont faits de souvenirs et de non-dits. Leur quête d’apaisement est une lutte contre l’inéluctable, contre cette absence qui les hante depuis l’enfance et qu’ils ne parviennent jamais vraiment à nommer.
Nicolas Garma-Berman ne tombe jamais dans le piège de l’emphase ou du pathos facile. Son écriture est sobre, épurée, mais poétique, et d’une grande beauté. C’est un roman où les silences sont aussi éloquents que les dialogues, où chaque geste, chaque regard compte. Le lecteur est invité à partager cette intimité, à ressentir la mélancolie diffuse qui imprègne les pages, sans jamais se sentir voyeur ni intrusif.
« L’épaisseur de l’aube » est une exploration poétique de l’humain, un voyage intérieur qui interroge la mémoire, l’oubli, et la reconstruction de soi. C’est un texte qui parle à tous ceux qui ont connu la perte, le manque, la difficulté de dire adieu. C’est un livre qui, par son écriture fine et lumineuse, parvient à transformer la douleur en une forme de beauté étrange, où chaque mot résonne comme une note sur la portée de la vie. Un roman à la fois douloureux et réconfortant, qui laisse une empreinte durable et qui mérite d’être lu avec attention, non seulement pour sa narration exquise, mais aussi pour la réflexion qu’il suscite, sur ce que signifie vraiment « rester », quand tout semble nous quitter. « Bien sûr que si, bien sûr que les monstres existent. »
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Magnifiquement bien retranscrits les douleurs, le manque. L’absence
Excellent moment de lecture qui marque par sa subtilité à rendre compte de l’absence et du manque. Un très grand roman, en effet !
Merci pour ce beau retour !
Merci Christine, un petit coup de cœur partagé 😉
Effectivement les émotions sont retranscrites de manière très fines.
une chronique tout en subtilité
Quelle belle chronique. Tu m’as mis des frissons. Merci à toi 🙏 😘
Une superbe chronique pour un roman très fort, qui laisse en effet une empreinte durable. Tu as réussi à mettre des mots sur des choses qui m’avaient échappé ou que j’avais du mal à nommer lors de ma première lecture. Cela m’offre une nouvelle perspective, et donc une nouvelle lecture. Merci pour ça! 🙂
Marie