Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

« Pas ce soir » est l’histoire d’un couple qui ne fait plus l’amour. Une fois les enfants partis, les contingences familiales gérées, chacun retourne à sa vie, à son boulot, à ses amis et à ses emmerdes. « Les occasions » se font plus rares malgré le temps disponible, on se met à les compter. Le narrateur se rend bien compte que l’on passe de rarement à plus du tout. Jusqu’au jour où, Isa déménage ses affaires dans la chambre de sa fille, sans explication vraiment crédible, simplement en affirmant qu’elle dormira mieux « là-bas ». C’est le choc. D’autant que ce phénomène de « chambre à part » s’éternise, prend toute la place dans la tête de Monsieur, que l’absence de sexe devient une obsession. Un roman atypique qui traite d’un sujet tabou : le désert sexuel du couple dans notre société pourtant hyper sexualisée. Amélie Cordonnier y aborde aussi l’amertume d’un homme que ce brusque revirement de situation fait souffrir, les silences, les évitements orchestrés. Une certaine comédie du bonheur en public, une dictature conjugale en privé. 

Deux cent cinquante pages dans la tête d’un homme qui passe par tous les états pour tenter de comprendre ce qui se joue dans son couple. Une prouesse narrative qui ne démérite pas, ni dans l’expression des émotions ni dans la narration riche en références culturelles ou en jeux de mots. Face à ces confidences, souvent très intimes, le silence assourdissant d’Isa qui ne veut ni voir ni entendre, qui évite, s’échappe, se cache avec ses bouquins dans la petite chambre laissée vide par sa fille. Un fossé colossal entre le verbiage incessant de Monsieur et le mutisme de Madame. Isa ne s’exprimera que deux fois dans tout le roman, mais quand elle le fait, ses mots giflent, brisent, lapident. Le passage du temps, l’usure du couple qui a élevé deux enfants et se retrouve désormais seul est parfaitement décortiqué ici. Pendant 20 ans, ils ont évolué parallèlement. Ils sont désormais à des tournants de leurs vies où ils ne désirent plus la même chose : l’un est fébrile à l’idée du retour d’une complicité forcée mais bienvenue, l’autre n’aspire qu’au calme, au silence et à solitude. Heureusement, il reste des ersatz pour se soulager de tout ce désir non consommé. Amélie Cordonnier déploie alors le panel des soulagements offerts au corps pour se décharger de toutes les tensions. Il est venu ce temps de la misère sexuelle. Fine observatrice de changements de société, l’auteur s’en donne à cœur joie dans l’exploration des chemins de traverse et du champ des possibles. 

Mais… parce qu’il y a un mais… qui pour une fois, ne concerne pas le fond, l’écriture ou la construction… Le mais concerne uniquement mes émotions vis-à-vis du personnage masculin, un sentiment totalement subjectif qui n’entravera pas tous les points positifs que je viens de citer.

Moi, moi, moi, moi, moi, moi je, moi je, moi je. Deux cent cinquante pages d’une litanie sans fin, deux cent cinquante pages de gémissements et de plaintes. Deux cent cinquante pages d’une insupportable oraison funèbre : moi et ma queue. Que sommes-nous devenus depuis que nous sommes relégués à la niche ? Si l’idée première du roman, se mettre dans la tête d’un homme plutôt que dans celle d’une femme était réjouissante, cela a déclenché chez moi des réactions épidermiques vis-à-vis de Monsieur, car, nous repassons du côté de clichés discutables : l’homme est une bête de sexe qui ne pense qu’à ça, un obsédé qui sexualise absolument tout, et madame une pauvre femme frigide, bornée, voire maltraitante, sans désir et sans envie qui fait souffrir son petit mari en refusant d’accomplir son « devoir conjugal ». Les cent vingt premières pages (du reste magnifiquement écrites, je le répète) ont été insupportables de gémissements et de jérémiades, sans évoquer un seul moment ce truc, là, qu’on fait parfois dans un couple quand on est réellement unis… Mais si, ce truc, là qui consiste à ouvrir la bouche (non, ce n’est pas ça, cherchez encore), mais si, ce truc là où on bouge les lèvres, la langue et il y a un truc qui sort ? SE PARLER ! COMMUNIQUER ! CHERCHER À COMPRENDRE ! Alors, je dois bien avouer que lorsque Monsieur finit par disjoncter et par cracher sa valda, et qu’Isa le colle littéralement au mur avec des mots, j’ai presque eu un orgasme !! À force de penser avec son deuxième cerveau (non, pas le ventre, plus bas), Monsieur ne s’est jamais vraiment posé la question du Pourquoi sans envisager trop facilement la disparition des sentiments. Pourquoi ma femme va-t-elle dormir ailleurs ? Pourquoi me fuit-elle ? Pourquoi a-t-elle besoin de cette solitude ? Honnêtement, j’ai eu envie de le baffer, tellement sa personnalité autocentrée m’a excédée. Tellement l’absence même de l’idée de communication m’a tapé sur les nerfs. Sur une journée de 24 heures, disons que Monsieur dort 6h. Il lui reste donc 18 heures pour penser au cul. Il ne fait que ça. Quand il n’y pense pas, il en regarde sur YouPorn et consorts, et fantasme, fantasme, fantasme bien plus qu’il ne parle. Si Monsieur ne baise pas, Monsieur éjacule vraiment beaucoup, éjacule tellement qu’il pourrait repeupler la planète. 

Me voilà donc devant un singulier dilemme, rarement éprouvé. Si j’ai aimé le sujet abordé, l’écriture fine, intelligente, l’habileté avec laquelle Amélie Cordonnier déploie et le cheminement des pensées, et les trajectoires de soulagement du corps, j’ai été passablement excédée par ce mec qui semble vouloir récupérer ce qu’il croit lui être dû sans jamais essayer de comprendre les émotions de sa femme. Peut-être parce que je suis une femme… peut-être parce que je comprends et compatis aux arguments d’Isa…. Peut-être parce que ce passage de la vie, si brillamment décrit dans le livre ne se fait pas sans heurts, sans collisions, et sans frictions. Parce qu’on a beau vous prévenir, la réalité dépasse de loin la fiction… Parions que si la situation avait été inversée, Madame en demande constante et Monsieur en posture d’évitement, les constats auraient été différents et les conclusions aussi… Je crois que cette idée m’énerve encore plus….

Il n’en reste pas moins qu’Amélie Cordonnier a su capter les enjeux, a su dire sans prendre de pincettes la réalité crue d’un tournant de vie décisif et épineux. 

TRANCHER, Amélie Cordonnier – Flammarion, sortie le 29 août 2018

9 réflexions sur “PAS CE SOIR, Amélie Cordonnier – Flammarion, sortie le 12 janvier 2022.

  1. Matatoune dit :

    Oh, que je partage votre avis 😉

    1. Aude Bouquine dit :

      Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce roman, mais comme il ne faut pas spoiler, j’ai résumé ma pensée 😂

  2. laplumedelulu dit :

    Excellent. 👏👏 Je trouve ta chronique excellente. Merci Aude. 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Je me suis un peu lâchée 😁

      1. laplumedelulu dit :

        Tu as très bien fait. 😂

  3. Mais que j’adore ta chronique ! Je la trouve géniale ! Tes mots me parlent. Il faut que je lise ce roman !

  4. killing79 dit :

    Je suis à la fois d’accord et pas d’accord avec ta chronique. En tant qu’homme, des « moi, moi, moi » des femmes dans les romans, c’est assez fréquent (et ça ne choque personne). Pour une fois que l’on voit l’autre point de vue, je trouve ça intéressant.
    Par contre, j’ai trouvé le rapport au sexe de cet homme un peu caricatural. Sa femme ne veut même plus lui toucher la main! Elle l’évite complètement. Ce n’est pas un problème de libido mais d’amour tout simplement. Elle montre bien qu’elle ne l’aime plus. Et cet homme ne pense qu’au sexe alors que son couple est sur le point d’être terminé. J’ai trouvé ça très réducteur et je ne me suis pas reconnu!

    1. Aude Bouquine dit :

      Je pense que c’est fait exprès. Lui reste focalisé sur les conséquences et pas sur les causes du malaise. Une femme qui approche de la ménopause et qui voit ses enfants quitter le nid subit 2 chocs à la fois, puisque c’est elle qui gère le foyer, et c’est encore elle qui consacre sa vie entière à ses enfants. Le fossé de creuse entre elle et sa souffrance et lui qui se réjouit d’être enfin « rien qu’à deux ». Je ne juge pas qu’on soit clair, mais je peux comprendre. Je vais aller lire ta chronique 😉

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