Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

« Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule une bonne fois pour toutes, connasse, si tu ne veux pas que je la réduise en miettes. »

C’est par ces mots qu’Aurélien s’adresse a sa femme, devant leurs deux enfants, après sept années d’abstinence… comme pour les alcooliques. Sept ans durant lesquels il aura réussi à se tenir, à garder pour lui ces mots odieux qui sortent quotidiennement de sa bouche pour s’adresser à son épouse. Sept ans réduits à une peau de chagrin en quelques secondes, sept ans qui avaient précédé une profonde dépression de la narratrice, incapable, un matin comme les autres, de sortir de son lit. « La battante n’arriverait plus à se battre ? Impossible de travailler. Plus une goutte d’énergie. A sec. »

Pour ne pas retomber, il va falloir TRANCHER : couper, amener une solution définitive, mettre fin par une décision sans appel, statuer, se détacher. Tout cela à la fois. La narratrice se donne jusqu’au jour de ses 40 ans pour prendre une décision : partir ou rester, et ne plus être une femme que son mari réussit à casser, sans la frapper. C’est bien de cela qu’il s’agit dan ce livre : de violence verbale. Le questionnement que pose l’auteur fait sens : la violence verbale est-elle plus agressive, plus difficile à encaisser que la violence des coups et la marque des bleus. Qu’est ce qui détruit le plus ? Les poings ou les mots se terminant par -asse ? « C’est un carnage, même si le sang ne coule pas. »

Par des listes, la narratrice dont le lecteur ignore le prénom, couche sur le papier toutes les insultes dont elle fait l’objet. Elle essaie de trouver à son mari des circonstances atténuantes, tente de comprendre ce qui se peut se passer dans sa tête et pourquoi il a besoin des enfants comme témoins de ces incommensurables injures. « Les mots ne peuvent pas lui échapper ainsi, tomber de sa bouche comme la merde du cul les jours de chiasse. Eh bien, il faut croire que si. »Jusqu’au jour où, un évènement impensable se produit, si imprévu, si extra-ordinaire qu’il lui met comme un uppercut en pleine tête, la poussant à se réveiller, à se relever, à se battre.

Amélie Cordonnier dissèque les relations mari-femme quand la violence de quelque nature quelle soit s’immisce insidieusement dans la relation de couple. Elle explore ce sadisme qui ne laisse pas de trace, si ce n’est dans la tête de celui qui les reçoit. Elle explique comment une femme devient une bête traquée, sans cesse aux aguets, qui n’a plus de répit. Elle en profite également pour explorer avec finesse et tendresse les relations mère-enfant et pose la question douloureuse de l’hérédité de la violence, surtout sur les enfants de sexes mâles, mais aussi les conséquences psychologiques sur les filles. Sous le spectre de la violence, il y a toujours celui qui donne et celui qui reçoit. On oublie souvent celui qui regarde… Cela peut être l’enfant, mais aussi la famille quelquefois, qui voit sans regarder, ou écoute sans entendre.

Par un style narratif perturbant, en employant la seconde personne du singulier, la narratrice se parle autant à elle-même qu’elle prend le lecteur comme témoin. Le TU est ici une arme de destruction massive. Et comme la narratrice, le lecteur doit lui aussi TRANCHER, choisir son camp, ouvrir son coeur, laisser parler ses sentiments, affirmer sa colère, frapper dans les murs et sur les tables, hurler ses injonctions à se secouer.

Le harcèlement verbal, lorsqu’il est utilisé avec haine et mépris laisse des séquelles inguérissables, plus douloureuses encore que les coups. « Tu voudrais mourir maintenant. « . Lorsqu’il est fait devant les enfants, eux aussi placés en situation de témoins, obligés de prendre parti pour l’un ou l’autre quand l’amour est à la base égal pour les deux parents, rend la situation tellement intolérable, tellement inacceptable, que le lecteur fustige cette narratrice de se barrer à tout prix.

J’ai aimé l’oscillation permanente de la narratrice entre son coeur et sa tête. Rien n’est jamais ni tout noir, ni tout blanc. Partir ? Rester ? « Parce qu’on n’a pas le choix, on prend sur soi. On fait avec et on finit par s’habituer. On s’habitue à tout. A perdre, à souffrir, à manquer. » En même temps que « Il ne me tuera pas. Jamais. Pas même à petit feu. » Le combat entre la raison et les émotions est omniprésent, continu, éperdu.

Le flot d’insultes toujours plus odieux favorise l’introspection de cette femme au bout de ce qu’elle peut supporter. Il est intéressant de découvrir le chemin qu’elle fait dans sa tête, sa peur, mais aussi sa détermination, ses doutes, mais aussi ses certitudes, son désespoir mais aussi son humour.

Un livre qui fait réfléchir, poétique et violent, attendrissant et révoltant.

« A cause de Léo Ferré. Tu avais peur que le bonheur soit vraiment du chagrin qui se repose. »

 

Une réflexion sur “TRANCHER, Amélie Cordonnier – Flammarion, sortie le 29 août 2018

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