Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Parlons aujourd’hui d’un livre merveilleusement bien écrit qui m’a littéralement scotchée au mur !
Absolument pas fan des « thrillers ruraux » où le temps semble figé, les descriptions longues et les dialogues peu nombreux, je m’étais crispée (j’en entends d’ici qui se marrent) à la lecture d »Un souffle, une ombre » il y a quelques années.
Crispée comme j’aurai pu l’être en lisant alors Ellory, ou Tallent pour leur côté « nature writing ».
C’est là que je prends conscience que mes goûts littéraires ont évolué, et par beaucoup de lecture, d’échanges avec d’autres lecteurs, j’ai lentement bifurqué vers des livres plus profonds, avec plus de sens, de ceux qui procurent des émotions à cause de l’écriture

Avec Torrents, on est dans cette veine là : du fond et de la forme. Et tout ça, pour le même prix!
Christian Carayon sait écrire et son écriture me transperce tant chaque mot est là où il doit se poser.

Nous sommes en 1984. François Neyrat revient dans sa maison familiale à Fontmile parce que son père, Pierre, est accusé d’être le « dépeceur ». Ancien médecin à la retraite, déjà l’objet de nombreuses rumeurs quand il était encore en activité, il est accusé d’avoir démembré le corps d’Emilie, ancienne petite amie de François, mais également d’une autre jeune femme. Leurs membres sont retrouvés progressivement dans le torrent qui dévale dans ce petit village et la précision avec laquelle les membres ont été découpés ne laisse aucune place au doute.
Il faut dire qu’ il a été dénoncé par quelqu’un dont il est très proche, ce qui ne plaide pas en sa faveur. François va donc tenter d’en savoir plus sur son père.

Nous sommes de nouveau dans une alternance passé-présent à laquelle s’ajoute différentes voix : celle de François, celle de Camus – ami du père, celle du père. Chacun à leur tour, ils reviennent sur les éléments du passé qui permettent de comprendre comment les choses ont pu déraper vers cette arrestation.
Mais pas seulement.
Chaque protagoniste ajoute de la matière à l’histoire, apporte des éléments nouveaux qui permettent d’aller au-delà des apparences.
Nous sommes clairement dans une histoire de famille.
Nous sommes aussi dans l’histoire d’une région et d’un village.
Nous sommes dans l’Histoire avec un grand H car on reparlera beaucoup de la guerre, de la libération et de faits qui se sont déroulés après la libération.
La vie du père est l’histoire d’une vie entière.
Dans ces différents cercle d’histoire coulent les eaux capricieuses d’un torrent, témoin de ces vies, vers lequel convergent toutes les émotions et tous les secrets.

Nous sommes dans le non-dit, les grands secrets familiaux qui ne sont révélés que sous la contrainte, quand on n’a plus vraiment le choix et souvent malgré soi. C’est ce qui arrive au père.
Je ne sais pas vous, mais j’ai été confrontée un jour à un terrible secret dans ma famille dévoilé au moment du décès d’un de ses membres et je dois dire que quand on ne le voit pas venir, ça fait un choc.
Ici aussi, François ira de révélation en révélation dans ses découvertes, mais il apprendra surtout à connaitre l’homme qui est son père.
La figure paternelle est vraiment très réussie. Le silence par la froideur, le respect qu’elle inspire, le côté un peu bourru, l’éducation à l’ancienne où quand le chef de famille parle, les autres écoutent. Le besoin aussi pour un homme de se retrancher en lui-même lors de moments passés seul dans la montagne, pour faire le point, s’éloigner de toute agitation et savourer le temps de la nuit.
« Il terminait ses journées comme il les avaient commencées : seul et en se rassasiant du silence. »
Le portrait de la mère est aussi un modèle de socle familial où, contre vents et marées, elle ne fléchit pas et reste La personne sur laquelle on s’appuie quand les choses tournent mal.
Contrairement à beaucoup de romans que j’aie pu lire ces derniers temps, la maison familiale  et par extension le village est perçue comme un refuge et non comme l’endroit qu’il faut fuir à tout prix.
Si vous saviez comme ça fait du bien de l’imaginer !!
« Je ne revenais que deux fois par an (…) Je le faisais toujours à contre coeur, certain de n’y trouver que de la douleur. Elle ne se manifestait qu’au moment de repartir. Quitter Fontmile était un déchirement, comme si cette ville refusait de me libérer. Ces jours me laissaient laminé. Je mettais un temps infini à m’en remettre. (…) Le quartier de mon enfance ne m’est apparu que plus rassurant. Je l’avais toujours connu ainsi, une forteresse, un rempart derrière lequel je me suis senti à l’abri de tout.(…) J’y avais éprouvé l’essentiel de mes douceurs.  »

Les moments de tendresse démonstrative sont très rares dans cette famille et pourtant, le lecteur les sent à toutes les pages. Il y a un amour incommensurable du père pour ses enfants et un attachement profond pour la femme qui partage sa vie.
Démonstration parfaite d’un écrivain talentueux que de  suggérer à toutes les pages quelque chose qu’il ne dit jamais vraiment avec des mots : le talent en somme!
La lettre qu’il leur écrit dans la partie 3 m’a bouleversée, forte est mon envie d’entendre un jour ces mots là…
Je souligne aussi la main de maitre de Christian Carayon quand il exploite la notion du doute instillé dans l’esprit des personnages et qu’il démontre, avec brio, comment ce doute fausse le vécu,  comment il fait son chemin, pernicieusement, pour polluer et annihiler tout souvenir positif. C’est comme lorsqu’on regarde une photo et qu’on se souvient de ce qui s’est passé au moment de la prise, sans savoir si on s’en souvient parce qu’on vous l’a raconté, ou parce que vous l’avez vraiment vécu.

J’ai aimé cette ambiance, aimé cette écriture, profonde, douce, changeante comme l’eau du torrent qui en traverse les pages.
Un vrai style littéraire, une vraie patte, une âme.

 

Une réflexion sur “TORRENTS, Christian Carayon – Fleuve noir

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