Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Hayley a perdu sa mère lorsqu’elle avait 12 ans dans un accident de voiture. Parce qu’elle aimait le golf et pour lui rendre hommage, elle décide de partir chez sa tante dans le Missouri pour participer à un entrainement digne de ce nom afin de remporter le World Championship organisé à Dallas 3 semaines plus tard. 
Quittant Wichita en voiture,  elle tombe malheureusement en panne. Elle est obligée de sortir de l’autoroute et se retrouve au fin fond du Kansas. 
Heureusement, Norma, mère de 3 enfants, Graham, Tommy et Cindy vient à son secours et lui propose de l’héberger le temps que sa voiture soit réparée. 
C’est là que les principaux personnages du roman se rencontrent, une centaine de pages après le début du roman. 
Les jalons sont posés. 

Le récit se construit par une alternance des voix. 
Chaque protagoniste prend tour à tour la parole pour raconter la suite du roman ou revenir sur le passé permettant ainsi au lecteur de mieux comprendre toute l’amplitude des luttes qui se jouent ici, sous un soleil écrasant, au milieu des champs de maïs.
Nous sommes donc dans le Kansas, chez les Rednecks. 
Définition ? Littéralement « nuques rouges » (souvent à cause du travail dans les champs) désignant un américain de classe moyenne vivant dans le sud (ok, on est plutôt au centre du pays), en milieu rural, et votant majoritairement républicain. 
Ca y est ? Vous y êtes ? En d’autres termes, on dirait bienvenue chez les ploucs. 

Quatre personnages principaux nous racontent l’histoire : 
Hayley issue d’un milieu aisée, fréquentant une jeunesse dorée qui fait la fête, sniffe de la coke, s’essaie aux premières aventures sexuelles à l’abri des volets fermés dans des soirées privées. 
Norma, mère de famille, veuve, la quarantaine, qui élève ses 3 enfants dans une région paumée où tout espoir semble mort, toute perspective d’avenir compromise, dans une maison maudite où des drames terribles ont eu lieu.
Son ainé, Graham est le fruit d’un amour éperdu qui s’est terminé tragiquement. Il est en quelque sorte le pilier de la famille, le seul qui rêve encore de fuir ce trou à rats et de partir commencer une nouvelle vie à New York en y faisant une école de photo. Le seul qui semble encore rationnel et lucide.
Tommy, son jeune frère n’a eu d’enfance que le nom. Il garde de ses jeunes années de terribles séquelles qui le font sombrer dans une folie de plus en plus vicieuse. Il est habité par une haine féroce et ne rêve que de violence pour asseoir ses volontés. 
Cyndi est une petite fille, totalement sous le joug de sa mère, qui ne vit que pour réaliser les rêves de celle-ci, une poupée vêtue de rose qu’on pose là parce qu’elle fait joli. Son enfance se résume à répéter des numéros de danse pour un futur concours de reine de beauté, le truc bien glauque spécialité ricaine. 
Les destins de ces personnages vont donc se retrouver liés à cause d’une banale panne de voiture, preuve est si nécessaire, que les grands malheurs ne naissent pas toujours d’évènements extraordinaires. 

Je tiens à souligner la profondeur des personnages dans ce livre ! Quel boulot magistral !!
Jérémy Fel explore l’âme humaine avec pertes et fracas. La psychologie de chaque protagoniste est décortiquée, son passé inventorié, ses failles explorées, ses émotions perquisitionnées. A travers leur passé notamment, le lecteur a la faculté de comprendre le cheminement de vie et d’accepter, parfois, la logique de certaines situations  devenues inévitables. 
Car, ces personnages ne sont pas manichéens, loin de là. Ils sont sur la tangente, au bord du précipice, navigant sans cesse entre le vital et le futil, l’amour et la haine, le bonheur et la colère, tant est si bien que le lecteur finit par s’émouvoir de l’un d’eux alors qu’il le détestait cordialement 2 chapitres auparavant. Les limites entre le bien et le mal sont aussi ténues pour les personnages, qu’elles le sont pour le lecteur. 
On plaint celui qu’on avait détesté,
On hait celui qui a souffert.

J’aime particulièrement lorsqu’un auteur va taper là où ça fait le plus mal : dans les tréfonds de l’enfance, dans des souvenirs oubliés consciemment par un réflexe d’auto-protection  mais présents inconsciemment, qui ressortent au moment où on ne s’y attendait pas, par une manifestation du corps qui lui, n’a rien oublié. 
Une question pertinente, implicitement posée par l’auteur : quel est le pouvoir du traumatisme? Est-il guérissable ? Comment ? 
Qu’en est-il quand ce traumatisme est accompagné du silence ? On n’en parle pas, on le tait, on le cache, pire encore, on sait que quelqu’un est au courant et n’en a rien révélé. 
Jérémy Fel nous le démontre : se taire c’est s’exposer à une  future explosion, à une implosion inévitable de le cellule familiale. 
Quel est le poids de la rancune liée à un traumatisme dans la construction d’un être humain?
Les flashs backs sont extrêmement bien réussis et donnent au récit un éclairage certes nouveau, mais aussi émouvant surtout lorsqu’on à faire à faire à des scènes de cruauté pure. 

Quand on parle d’enfance, on parle bien sûr de la relation mère-enfant, premier lien tout puissant. 
« L’amour d’une mère change tout. »Les grands criminels aussi ont eu une mère. La mère peut engendrer une victime ou un bourreau, souvent indépendamment de l’amour qu’elle porte à son enfant. 
Parce qu’avant d’être une mère, on est une femme. Alors, certains lecteurs peuvent penser que les personnages sont stéréotypés. Je m’inscris en faux. Ils sont peut-être stéréotypés pour un français…. 
Il faut savoir qu’aux Etats-unis, lorsqu’une femme est mère, elle oublie complètement son statut de femme. Elle se dévoue corps et âme à ses enfants, abandonnant parfois la Morale, passant l’éponge sur tout, perdant aussi de vue des principes d’éducation élémentaires qui semblent logiques pour un européen. La mère annihile totalement la femme. 
J’ai trouvé  le personnage de Norma criant de vérité, crédible à 200% et ressemblant aux mères que je croise tous les jours à l’école ! Oui, je sais c’est flippant ! Et je ne vis pas dans le Kansas !

Alors oui, l’ambiance est très noire, malgré le soleil brûlant. Comme une photo en noir et blanc surexposée. 
Le scénario est surprenant et totalement imprévisible : j’avais fait des dizaines de prévisions qui se sont toutes révélées vaines !
J’ai adoré ce sentiment de malédiction qui flotte dans toutes les pages : terre maudite, maison maudite, destins maudits. 
La vie n’est au final qu’une question de bagage génétique à propos duquel on ne peut rien, de choix, de moments, de rencontres et de décisions. 
Je n’ai ressenti aucune longueur dans le texte, au contraire , j’aurai aimé encore plus de détails, plus d’explications. Avoir plus de temps pour savourer ce texte…
L’ambiance du mythique magicien d’Oz plane sur ce livre, accompagnée d’envolées lyriques magnifiques lorsque l’un des personnages sombre dans une folie onirique. 

Mais d’ailleurs, qui est donc cette Héléna, dont je ne vous ai pas parlé et qui est aussi le titre du roman ?
Vous le saurez en vous plongeant dans cette histoire originale et unique qui explore avec vérité et justesse le coeur de ces personnages.

Au cas où les choses ne seraient pas tout à fait claires, j’ai vraiment adoré ce bouquin !!!





Une réflexion sur “HELENA, Jérémy Fel – Rivages

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