Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Marie a été une petite fille choyée, dans une famille aimante où elle était le centre de tout.
Toujours encouragée, passionnément aimée de ses parents, libre de ses choix, elle n’a pas connu les affres d’une enfance difficile ou malheureuse.
C’est naturellement, que devenue femme, elle choisit de poursuivre une vie calme, auprès de Laurent son mari, avocat brillant qui l’aime d’un amour doux et profond.
Ensemble, ils ont une vie agréable, chacun un métier intéressant, une vie bien réglée autour d’amis, de sorties, et de projets communs.
Un soir, en sortant de son travail, Marie accepte que son patron, directeur de la banque pour laquelle elle travaille, la raccompagne chez elle en voiture.
Dans un parking sombre, à deux pas de chez elle, alors que son mari dîne avec ses collègues, les portières de la voiture se verrouillent, son patron lui saute dessus et la viole.
En rentrant chez elle, elle sait déjà que jamais elle ne parlera de ce qui lui est arrivé.
Son mari « la regarderait toujours différemment, plus seulement comme sa femme, mais comme la victime, la femme qui s’est fait violer, sodomiser en premier par un autre sexe que le sien. »
Le roman s’ouvre sur une scène terrible dans laquelle, Marie a cuisiné un repas de fête agrémenté de médicaments, d’anti-gel et de mort au rat. Sans remords, consciente que c’est la seule solution qu’il lui reste, elle tue, en toute conscience, son fils et son mari.

Après le viol, commence alors une lente descente aux enfers, une spirale du silence dont Marie ne peut plus s’échapper.
Elle remet en question toute sa vie qu’elle trouve finalement tellement insipide et factice, puisque chacun se targue de la connaitre mieux que personne et que personne justement n’a rien vu.
La montée de la haine surgit, comme seule échappatoire à l’aveuglement collectif.
« Entourée et seule, accompagnée et abandonnée de tous ».
Elle dresse alors un terrible portrait de la vie conjugale en général, de la sienne en particulier, haïssant  de plus en plus son aveugle de mari qui très loin de se rendre compte de ce qui s’est passé dans le corps de sa femme, lui fait l’amour un peu rudement le lendemain, accentuant cette sensation terrible de n’être plus qu’un trou.
Le lecteur aura également droit à de belles envolées sur la sexualité masculine, mises en exergue par la souffrance de la chair, les terribles dégâts psychologiques intrinsèques au silence, une sexualité féminine changée à jamais.
Vous l’aurez compris, à cause de la scène d’entrée, un enfant est né, le petit Thomas.
Marie est donc forcée à être mère. C’est un projet qu’elle avait avec son mari, mais après le viol, le rapport avec son mari, elle est persuadée que cet enfant est celui de son violeur.
Elle ne veut donc pas en entendre parler. Elle s’organise pour le faire disparaitre, le bébé s’accroche et naît.
Comment être mère quand on ne veut pas l’être ?
Et comment s’en sortir face à la société qui vous juge quand vous ne câlinez pas, ne « gagatisez » pas devant la bouille de votre enfant ?
Inès Bayard évoque avec justesse le poids des conventions sociales, les regards lourds de jugement des autres mères, celles qui ont tout sacrifié sur l’autel de la maternité et sont passées de femmes à mères, quittant leur boulot pour rester à la maison à élever leur progéniture.
Marie ne veut pas être contrainte à nouveau, Marie veut travailler, Marie veut oublier, Marie veut reprendre sa vie là où elle l’a laissée.
« La terrible vérité des femmes au foyer apparaît seulement quand ces femmes se retrouvent face à leurs ennemies devenues les femmes actives. »

Inès Bayard a choisi d’évoquer le viol,  et le sexe en général de manière très crue, comme si, le poids des mots devait être aussi lourd et violent que les actes vécus.
Les scènes sont effroyables de réalisme, accentuées par des phrases courtes, aux mots choisis. Elle ne laisse aucun doute quant à ses intentions de faire comprendre clairement le poids du traumatisme sur la vie future et ses conséquences.
Une lente transformation s’opère au fil des pages : comment Marie va  subrepticement passer de victime à bourreau et comment une idée totalement démente finit par germer dans un esprit auparavant sain, pour prendre la forme d’un mot : infanticide.

Les portrait de femmes sont très réussis dans ce livre et il est troublant de constater à quel point le silence de Marie engendre finalement le silence de ses proches. Par respect de la vie de l’Autre, par discrétion, par volonté de ne pas bouleverser l’équilibre familial ? A vous de juger.
Enfin, j’ai trouvé intéressant de pouvoir me plonger dans le psychisme d’une femme qui prend une décision contraire à tout ce à quoi je crois, qui va totalement à l’encontre de ce que j’assène à longueur de journée à mes filles : parler, dire, raconter, comme une étape nécessaire et indispensable à l’équilibre entre le corps et la tête.

Ce livre vous projette dans le corps et l’âme d’une femme qui n’a plus rien à perdre parce qu’elle a déjà tout perdu, un soir, dans un parking.
Peut-être une façon aussi de faire prendre conscience à celles qui voudraient fait ce choix, se taire, des conséquences dramatiques d’une telle décision.

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