Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Amandine Moulin a disparu. Son mari évoque un possible suicide. Ses parents affirment qu’elle a été tuée. Ses collègues pensent qu’elle s’est enfuie .Une succession de témoignages contradictoires qui ne collent pas avec la description qui est faite de cette mère de trois petites filles. Qui croire ? Qui manipule qui ? Connaît-on vraiment la personne qui vit à ses côtés ?

Je ne vais pas cacher mon enthousiasme : j’ai trouvé de très très belles réussites dans ce roman. 
Je ne connaissais pas Natacha Calestrémé avant le lecture de ce livre-ci. (la bonne nouvelle c’est qu’elle en a écrit d’autres !)
C’est d’une main de maitre qu’elle nous plonge dans l’univers des pervers narcissiques et de leurs victimes.
Ici, le pervers s’appelle Henry Moulin.
La victime Amandine, c’est sa femme.
Sauf que dans « la vraie vie » le pervers peut aussi être votre voisin, votre meilleur ami, votre collègue de bureau. L’image que renvoie certaines personnes ne correspond pas toujours à ce qu’elles sont une fois les portes fermées.

D’abord, laissez-moi vous parler de l’alternance des voix:
– Celle d’Amandine, dont on suit l’histoire et les affres du mariage, 6 mois avant sa disparition. Cela  permet de laisser entrevoir les nombreuses années cauchemardesques de celui-ci, les déceptions, les humiliations, les angoisses et les espoirs.
– Celle de Yoann Clivel, le flic qui est chargé d’enquêter sur sa disparition mais pas seulement. Par son enquête, il donne aussi la parole au mari d’Amandine, à ses parents, à sa soeur, à sa chef et permet, par ce biais, d’accentuer la parole de la disparue par le prisme de ces témoignages. Quand ceux-ci se recoupent, le lecteur a un avant-goût de la situation effroyable dans laquelle elle se trouvait.

Ensuite, j’ai beaucoup aimé aussi qu’on se situe entre un roman et un documentaire.
Le but n’est pas seulement de « divertir » en racontant une histoire lambda, réelle ou non, mais surtout d’informer.
Vous ne savez pas ce qu’est un pervers narcissique ? Après la lecture de ce livre, vous saurez.
Le harcèlement moral constant, le mépris quotidien, la manipulation de l’autre, l’absence de communication claire, la culpabilisation de la victime, la critique constante, la dévalorisation par les mots, le mensonge, la dépendance financière utilisée comme arme de destruction massive, l’annihilation totale de sa victime pour qu’elle ait l’impression de ne plus exister comme être humain à part entière, tout y est !
Et c’est amené très finement par l’intermédiaire du parcours d’Amandine au cours des 6 derniers mois, de tout le chemin psychologique parcouru depuis l’aveuglement sur sa situation jusqu’à sa prise de conscience.
Le côté reportage/documentaire s’accentue à la fin en abordant les points essentiels pour s’en sortir et permet au lecteur de comprendre les victimes. Car oui, Amandine, on a envie de la secouer. On ne tolère pas sa léthargie, on lui en veut de se montrer si faible, de manquer de réactions, de se laisser faire, de s’oublier, de se comporter comme une victime, d’ignorer la parole des autres, ceux qui voient, ceux qui savent ou sentent mais ne font rien de concret pour l’aider.
Mais surtout, on ne comprend pas par quel processus elle en est arrivée là : Natacha Calestrémé nous l’explique.
Ni comment elle va pouvoir se reconstruire : Natacha Calestrémé s’appuie sur les mots de Charlotte Rougaud pour témoigner de la possibilité de s’en sortir.

Enfin, quelle écriture ! Elle est à la fois empathique et sans jugement, émotive et détachée, littéraire et documentaire. On sent une tendresse profonde pour ses personnages, un gros travail d’enquête, une parfaite maitrise du sujet et de ses problématiques.

Je terminerai par une petite réflexion personnelle, qui ne concerne pas seulement les pervers narcissiques, mais qui nous concernent tous en général.
Les mots ont une résonance énorme en chacun d’entre nous, qu’ils soient tendres ou extrêmement brutaux. Pour les brutaux, ceux de l’enfance, ceux de l’amitié trahie, ceux de l’amour disparu, ceux qu’on exprime quand on est en colère et qu’on ne peut reprendre une fois prononcés, on ne les oublie JAMAIS.
On se construit autour d’eux, pas avec eux…

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