Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Nous sommes faits d'orage de Marie Charrel Ces livres qu'on n'ose pas offrir pour la fête des Mères (et qu'on devrait).

Il existe des romans qui, comme des retours aux sources, vous ramènent vers la quintessence de ce que vous aimez en littérature. « Nous sommes faits d’orage » fait partie de ceux-là. Ce qui a fait de moi une lectrice, ivre de romanesque, de plume poétique et de personnages irradiant les pages, se trouve dans ce roman. Je n’ai rien lu d’aussi beau depuis « Toutes les nuances de la nuit » de Chris Whitaker cette année. 

Au commencement, on retient son souffle. Paradoxalement, le vent qui déferle dans les montagnes nous en insuffle quelques soupirs. Déjà, les nuages se déploient sur la vallée du village sans nom, les vieilles femmes chuchotent à la naissance de la petite fille aux yeux d’or, « une chance et une malédiction ». Elora, « la fille-étincelle, l’enfant-feu » est prête à jouer son rôle dans le monde, à affronter les légendes et des mythes et les règles des hommes. « Cette fille-là a deux âmes. (…) Elle aura deux vies, mais attirera deux fois plus de malheur. »

« Mon village se mérite. Il est si beau que mes aïeux ont choisi de ne pas lui donner de nom. Ce qui ne peut pas être nommé ne peut pas être trouvé : cela a quelques avantages. »

Se rendre dans le village sans nom, situé dans les hautes montagnes d’Albanie, séparé de la vallée par une crête surnommée le « passage des morts »est éprouvant, mais cela ne décourage pas Sarah qui répond aux dernières injonctions de sa mère sur son lit de mort : « Trouve Elora. ». Plusieurs milliers de kilomètres séparent l’Islande de Sarah et l’Albanie d’Elora, mais les mots mystérieux d’Edith sont les plus forts. Des fjords glacés aux crêtes des montagnes désertées, Sarah, chercheuse en écoacoustique, écoute le vent, et la nature qui bruisse. Elle s’enivre de ce pays si singulier et de ce lieu de légendes. « Nous sommes faits d’orage » vibre dans cette odyssée du retour, et prend des allures de quête. Sarah parle albanais, sait qu’elle a vécu dans ce pays et l’a quitté à un très jeune âge. 

Au gré de ses pérégrinations, plusieurs lignes de vie résonnent : elles s’attirent, se détournent, puis s’apprivoisent. Car les femmes sont l’âme de ce roman. Elles sont des flammes impossibles à éteindre même par la propagande communiste. Marie Charrel nous fait remonter le temps pour narrer les existences de ces femmes qui portent le monde alors qu’il est en train de se défaire, parlementant avec la peur, la loi dictée par le Kanun, les promesses de malheur entendues depuis toujours qui veulent leur arracher des espaces de liberté. Lule, par ses actions, protège de la gjakmarrja(vengeance par le sang). Elora lutte contre la loi des hommes. Eugenia devient gardienne de la montagne pour ne pas réveiller « la Kulshedra ». Sarah, par l’intermédiaire des souhaits de sa mère, cherche ses racines. Ces femmes battantes, courageuses s’allient, redéfinissent le mot « sororité » aujourd’hui si galvaudé, pour tenir et protéger le monde.

« Nous sommes faits d’orage » est construit sur plusieurs temporalités. Certaines d’entre elles nous entraînent dans L’Albanie de Enver Hoxha, dictateur communiste, des années 1970 jusqu’aux années 1990. Tous les Albanais, même ceux vivant dans les montagnes, se réfèrent au Kanun qui régit une grande partie de la vie sociale. Le fond du récit de l’État communiste structure les enjeux auxquels sont confrontés différents personnages, car le régime totalitariste infiltre tout, des âmes jusqu’à la géographie, et crée les conditions des drames à venir. Cette toile de fond sert les actes de résistance, le poids de la littérature et de la poésie présents dans tout le roman.

Autour, les récits s’invitent à la table du romanesque. Légendes et contes albanais sont autant de promesses d’une lecture hors du temps : La Kulshedra, protectrice de la nature, la Shtriga sorcière guérisseuses, la Bolla, les drangues, Rofaza : tout contribue à cette flamme littéraire qui court sur les pâtures, défie les pentes, balaye les pages au rythme du vent. 

« Nous sommes faits d’orage » respire, chante et incendie. Le texte est sensoriel, la langue ample, souple, douce mélopée qui irradie cette nature incandescente en y dévoilant quelque chose de charnel. Ici, nous sommes ancrés dans la terre, dans le vent, dans les plantes et les animaux, dans le coeur des femmes. Marie Charrel étreint l’immensité du monde et des âmes qui le peuplent. La polyphonie des sens, accentuée par le métier de Sarah, enjoint chacun à écouter la nature pour, sans doute, chercher à la comprendre. La vie bruisse dans ce grand roman sur l’appartenance à une terre, à des pierres et à des serments. L’espace nous envahit, pense avec nous et pour nous. Il ne nous reste qu’à nous laisser porter. Et lorsqu’on a lâché prise, on a le coeur ouvert pour accueillir les mots.

Car, ne vous y trompez pas, ce roman est une déclaration d’amour à la littérature comme acte de résistance, et à la poésie. Écrire c’est désobéir, lire c’est transmettre. Sous le régime communiste, lire est un motif d’inculpation. Certains personnages enseignent la langue française en citant des poèmes de grands écrivains : geste de transmission et passage vers un autre imaginaire. « Nous sommes faits d’orage » et de mots qui remontent le fil de nos mémoires, et transforment la littérature en une boussole de nos existences.

« Les mots ont un pouvoir que les hommes n’ont pas : ils résistent. Au temps, aux disparitions. Ils survivent à ceux qui les ont écrits pour transformer l’existence de ceux qui les liront demain. (…) La poésie dit ce que seul le coeur peut comprendre. Elle porte l’écho des vies d’autrefois. Certains mots se cachent à l’intérieur d’eux-mêmes : ils se méritent. D’autres sont de petits coeurs fragiles palpitant entre nos mains. Surtout : nul besoin d’être un grand sachant bardé de diplôme, il suffit d’être au monde pour les recevoir. »

Pour ceux qui aiment le romanesque et les fictions habitées, ceux qui ne peuvent plus se satisfaire de textes où l’égo prédomine. Pour ceux qui aiment les chevauchées du vent, l’odeur de la pluie, le chant du silence, les grands espaces peuplés de belles âmes, les légendes ancestrales, et les intimités secrètes, précipitez-vous. Dans cette partition où chaque élément, l’eau, le feu, le vent s’emboîtent parfaitement, « Nous sommes faits d’orage » vous apportera l’accord parfait dans la grâce d’un moment.

Car ce roman est un moment de grâce, une aube qui éclaire un jour nouveau, un ciel d’encre qui nous fascine, un silence qui nous émeut. Au creux des montagnes désertées, enfin, vous pourrez respirer et penser à ce qu’il faut protéger.

Vous en sortirez relié à votre propre part d’orage, enivré par ce texte d’une beauté fulgurante. 

Éditeur : Les Léonides

Sortie : 20 août 2025

400 pages, 21,90 euros 

Découvrez aussi : Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

11 réflexions sur “Nous sommes faits d’orage, Marie Charrel.”

  1. Tiben dit :

    Tout est dit, et si bien dit.
    Un livre somptueux.
    Merci Aude

  2. Aude Bouquine dit :

    Merci ☺️

  3. Holtzinger Aline dit :

    Merci pour cette chronique flamboyante, Aude ! Après avoir aimé « Les danseurs de l’aube », et plus encore « Les mangeurs de nuit », je me suis empressée de précommander celui – ci à mes libraires, et j’avoue que je suis très impatiente de le lire. Je n’avais déjà aucun doute, mais en vous lisant, je suis encore plus certaine qu’il sera, pour moi aussi, un vrai coup de coeur. Merci, vraiment, pour votre enthousiasme !

  4. Aude Bouquine dit :

    Merci pour tous ces compliments ♥️. C’est mon premier de cette autrice mais pas mon dernier. Je compte bien découvrir les deux que vous avez cités. Quelle plume ♥️

  5. Yvan dit :

    Impossible de ne pas le noter sur mes tablettes après cette chronique habitée !

  6. Tu m’as l’air conquise 😉

  7. Mais quelle magnifique chronique Aude ! 🥹 Tes mots sont tellement passionnants à lire ! Je n’avais aucun doute sur le fait qu’il rejoindrait ma wishlist, mais en te lisant, je pense que je le lirai très vite.

  8. Aude Bouquine dit :

    Ah ce livre ♥️. Quelle merveille !

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Aude Bouquine

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Aude Bouquine

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Aller à la barre d’outils