Avis de lecture sur « Nous aussi » d’Anne Godard (Actes Sud) : un roman qui fait du pronom « on » son sujet, sa méthode, et son piège.
En ouvrant « Nous aussi », on croit entrer dans une histoire de famille comme il en existe tant, une saga bourgeoise avec ses meubles anciens et ses étés à la montagne. On avance, sans s’inquiéter, porté par ce « on » qui nous prend par la main, nous fait asseoir à sa table, nous montre son immeuble haussmannien et son château dans les Alpes comme s’ils nous appartenaient déjà un peu. On apprend les prénoms, on apprend les usages, on apprend à plier une serviette et à peler une pêche à la fourchette. On ne se méfie de rien. On est chez nous, « Nous aussi ».
Je l’ai lu et écouté en même temps, et c’est peut-être ce qui m’a rendue plus sensible à la façon dont Anne Godard construit ses phrases. À l’oreille, l’accumulation asyndétique, ces énumérations qui s’enchaînent sans « et », virgule après virgule, sans jamais reprendre son souffle, est plus qu’un procédé stylistique. L’asyndète devient une respiration qu’on nous impose, un rythme dont on ne peut plus se détacher parce que la voix ne s’arrête pas pour nous laisser le temps de nous en extraire.
Lire « Nous aussi », c’est déjà se laisser embarquer, mais l’écouter, c’est comprendre à quel point cette écriture est un exercice de style qui confère une portée narrative extrêmement fine et une portée psychique glaçante. Le lecteur se retrouve capturé dans cette spirale du « on », et, de fait, il est saisi par l’emprise que le texte dénonce tout en l’exerçant sur lui.
Je me souviens du moment précis où j’ai senti la bascule, quelque part vers la moitié de la première partie, au fil des portraits de vies qui, chacune, aurait dû se détacher enfin du grand corps commun. Mais aucune ne le fait. Chacune de ces destinées, aussi singulière soit-elle, reste racontée au « nous ». C’est à cet instant que j’ai compris que je n’étais pas seulement en train de lire une histoire de famille racontée par un banal « on ». J’étais en train d’être, moi aussi, littéralement absorbée par ce même « on », à l’image de chacun de ses membres. L’emploi de ce pronom ne se contente pas de faire ressentir l’emprise familiale, il l’exerce sur celui qui lit le livre. C’est en cela que « Nous aussi » est inouï de maitrise.
Anne Godard nous installe dans un flottement du « on » qu’elle ne lâchera jamais tout à fait. Il peut vouloir dire « nous, cette famille précise » ou « on, n’importe qui, tout le monde en général ». Cette hésitation permanente nous inclut implicitement dans la famille et ses usages alors qu’en réalité, nous n’en faisons pas partie. « Nous aussi » cultive cette confusion-là.
Et puis arrive une scène singulière et tragique durant laquelle ce « on » perdure quand, en réalité, il ne concerne qu’un seul personnage. Le « on » commence alors lentement à se briser, non pas en s’effaçant, mais en s’obstinant à désigner un groupe là où il ne devrait plus pouvoir tenir : la narratrice ne peut plus vraiment le maintenir. Des vérités longtemps tues remontent à la surface, portées par plusieurs voix de la génération suivante, et le « on » rejaillit au moment des responsabilités. Est-ce qu’on est complice, est-ce qu’on est victime ? Ce « on » qui définissait la maison au début du roman interdit la précision de qui a fait quoi à qui.
L’ambivalence entre le « on » et le « nous » est déjà portée par le titre. « Nous aussi » résonne comme un MeToo. La traduction est presque littérale. Mais là aussi, Anne Godard nous surprend et fonctionne à rebours. Avec MeToo, on a d’abord connu le « je » isolé auquel est venue s’agglutiner une somme considérable de « moi aussi ». De l’individuel, on est passé au collectif. D’ailleurs, en y réfléchissant, la solidarité a été une conséquence de l’individuation.
Or, dans « Nous aussi », c’est l’exact opposé. Il n’y a pas de « moi », il n’y a que du « nous ». Le pronom collectif absorbe la parole individuelle avant même qu’elle ait pu s’exprimer. S’approprier une douleur par procuration empêche de se pencher sur la sienne propre. Le « Nous aussi » est alors synonyme de déni.
Il faut attendre les dernières pages pour voir surgir un « je », et, lorsqu’il arrive enfin ce « je », il devient impossible de se cacher dans le pluriel. Et pour cause… il s’agit de la seule scène du livre trop intimement vécue par la narratrice pour continuer à faire groupe. Le « nous » qui l’a façonnée depuis l’enfance lui a si bien confisqué le « je » qu’il lui interdit ce « nous » qui pourrait la sauver. Sa famille ne lui a jamais appris à conjuguer ce « Je ». Alors qu’il pointe enfin le bout de son nez, comme une infime (re)naissance, une sentence finale claque comme un couperet « Il y a des choses qu’on ne dit pas ». Fin du « Je ».
« Nous aussi » est un roman troublant. Il commence par une euphorie trompeuse qui renvoie à quelques-uns de nos souvenirs d’enfance, de ces étés qu’on espérait interminables, des odeurs enivrantes qui font rejaillir nos souvenirs. L’utilisation des énumérations donne au lecteur cette sensation de bien-être et de chaleur.
Puis, un malaise diffus surgit rapidement. On se tient sur ses gardes. On espionne cette famille si parfaite entre les lignes, on devient plus vigilant. Le soupçon se fait lent, troublant et inconfortable. Ce qui est écrit est d’abord suggéré et revient de manière lancinante avec de plus en plus de précision.
Arrive enfin la sidération dans ce rythme qui ne laisse pas de place à la respiration. On suffoque face aux paroles à peine voilées et à ce qu’elles impliquent. Et ce soulagement de la parole libérée qu’on attendait tant vient nous heurter brutalement par la toute dernière phrase du livre.
Parce que « dire » dans cette famille-là, demeure impossible. Alors, on se tait. On referme « Nous aussi » un peu sonné, un peu groggy par les implications du texte qui claquent.
Pour moi, ce roman est un ovni littéraire, car la forme est réellement au service du fond. La lecture immersive avec l’audio dans les oreilles a accentué toutes les émotions qu’Anne Godard parvient à transmettre. Le « on » nous engage, nous inclut et nous empêche de reprendre pied. Le déni se transmet par la phrase et sa musicalité, et c’est ce qui nous fait vivre les choses de l’intérieur.
Le titre, « Nous aussi », et cette couverture qui renvoie à l’insouciance enfantine rendent le texte inoubliable. C’est comme s’il s’incrustait sous la peau. Une très grande réussite de cette rentrée littéraire.
Achat personnel, lu en lecture immersive grâce à la version audio (Actes Sud Audio) lue par Séverine Daucourt, 4h20 d’écoute.
Editeur : Actes Sud
Sortie : 19 août 2026
240 pages, 20 euros.
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